Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? Médicament en Afrique (volet 6/6). La dépendance en chiffres, la valeur en questions. Médicaments finis, principes actifs, vaccins : la dépendance pharmaceutique de l’Afrique est documentée. Les usines annoncées, elles, ne produisent pas encore ce qu’elles promettent, et l’agence continentale se construit pas à pas. Ce dernier volet trie les chiffres en trois colonnes : ce qui est établi, ce qui est annoncé, ce qui est mesuré. Et laisse ouverte la question qui reste : qui captera la valeur ?
Dans ce volet
Ce qui est établi : une dépendance pharmaceutique mesurée
Des usines qui existent, des capacités qui dorment
Ce qui est annoncé : des objectifs et des doses « jusqu’à »
Ce qui est mesuré : la réglementation avance
La valeur, une question encore ouverte
Ce qui est établi : une dépendance pharmaceutique mesurée
Au terme de ce dossier, un premier constat ne fait pas débat : la dépendance pharmaceutique de l’Afrique est forte, et elle est chiffrée. Dans son cadre stratégique pour la production locale 2025-2035, présenté à son Comité régional à Brazzaville en août 2024, le bureau de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique indique que les États de sa Région africaine importent entre 70 et 100 % de leurs produits pharmaceutiques finis, 99 % de leurs vaccins et entre 90 et 100 % de leurs principes actifs et de leurs dispositifs médicaux.
Ces trois repères se lisent séparément. Ils portent sur des catégories différentes : ils ne s’additionnent pas et ne disent rien de la répartition du prix d’une boîte. Ils couvrent la Région africaine de l’OMS, qui n’inclut pas l’Égypte, la Libye, la Tunisie, le Maroc, le Soudan, la Somalie ni Djibouti. Ce sont enfin des repères datés de 2024, pas une mesure de 2026.
Leur juxtaposition dit pourtant quelque chose. La dépendance au principe actif peut subsister après l’ouverture d’une usine qui formule et conditionne des comprimés. Le chiffre des vaccins renvoie à une autre filière, avec ses procédés, ses marchés et ses acheteurs propres.
Les « 70 à 90 % » souvent cités pour tout le continent, eux, ont été écartés dès le premier volet : ils portent sur les dépenses pharmaceutiques de l’Afrique subsaharienne en 2019.
Des usines qui existent, des capacités qui dorment
Le deuxième constat contredit l’image d’un continent sans industrie. Selon un rapport de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) publié le 24 avril 2025, l’Afrique compte environ 690 sites de production pharmaceutique. Mais huit pays en concentrent 85 %, et la production locale n’existe que dans la moitié des pays africains.
Surtout, beaucoup de ces sites ne tournent qu’entre 30 et 60 % de leur capacité, contre plus de 70 % dans les économies avancées. Le manque d’usines n’est donc qu’une partie du problème. L’absence de débouchés prévisibles en est une autre.
Ce qui est annoncé : des objectifs et des doses « jusqu’à »
La deuxième colonne est celle des intentions. Elles sont réelles, financées pour certaines, mais ce ne sont pas des productions. Le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) s’est fixé pour objectif que 60 % des vaccins de routine utilisés sur le continent y soient produits d’ici à 2040, rappelait la Société financière internationale (IFC) le 13 décembre 2024.
Ce jour-là, à Dakar, l’IFC annonçait un financement de 45 millions de dollars pour la future usine de l’Institut Pasteur de Dakar à Diamniadio, le projet MADIBA, en présence du président Bassirou Diomaye Faye. Une fois « pleinement opérationnelle », elle aura, selon l’IFC, « la capacité de produire jusqu’à 300 millions de doses par an ». La formule compte : une capacité maximale annoncée n’est ni une production annuelle constatée, ni une livraison.
À Kigali, BioNTech a inauguré son site le 18 décembre 2023, avec l’installation de son premier module de production, un « BioNTainer ». Dans son rapport annuel 2025 déposé auprès du régulateur boursier américain, l’entreprise indique que deux unités de production à l’échelle clinique doivent être installées en 2026, pour produire et remplir jusqu’à 500 000 doses par an de matériel d’essai clinique ou de vaccins commerciaux, et qu’elle prévoit de demander une licence de bonnes pratiques de fabrication en 2027. Nous avons comparé ces deux trajectoires dans le volet précédent.
Pour suivre un projet industriel, quatre jalons comptent : l’installation, la qualification et les autorisations, la libération des lots, puis les ventes et les livraisons. Les communiqués documentent abondamment les premiers. Ce sont les derniers qui diront si la dépendance recule.
Ce qui est mesuré : la réglementation avance
La troisième colonne est la plus courte, mais elle n’est pas vide. Elle concerne d’abord l’infrastructure réglementaire, sans laquelle aucun médicament produit en Afrique ne circule d’un pays à l’autre.
Le traité instituant l’Agence africaine du médicament (AMA) a été adopté par les chefs d’État de l’Union africaine le 11 février 2019 et il est entré en vigueur le 5 novembre 2021. La Ghanéenne Delese Mimi Darko en a été nommée première directrice générale le 4 juin 2025. Selon l’agence, l’AMA est opérationnelle depuis octobre 2025, depuis son siège de Kigali. Le 23 janvier 2026, deux programmes continentaux lui ont été transférés : l’harmonisation de la réglementation des médicaments (AMRH) et la surveillance de la sécurité des produits (AU-3S). Le 21 mai 2026, l’OMS et l’AMA ont signé un accord-cadre de collaboration.
L’adhésion progresse aussi. En février 2026, l’agence comptait 31 ratifications sur les 55 États membres de l’Union africaine. Le décompte tenu par le site spécialisé Health Policy Watch, consulté en octobre 2026, en recense 33. Enfin, selon un communiqué de l’AMA du 26 août 2026, le nombre d’autorités nationales de réglementation ayant atteint le niveau de maturité 3 de l’OMS est passé d’une en 2018 à dix en 2026.
Ces avancées mesurent la construction d’institutions. Elles ne disent pas encore combien de médicaments sont devenus disponibles, ni à quel prix. L’étape juridique, l’activité technique et l’effet sur la santé se mesurent séparément. Le quatrième volet l’a examiné en détail.
| Établi | Annoncé | Mesuré |
|---|---|---|
| 70 à 100 % des médicaments finis importés (Région africaine de l’OMS, 2024) | 60 % des vaccins de routine produits en Afrique d’ici à 2040 (objectif d’Africa CDC) | Traité de l’AMA en vigueur depuis le 5 novembre 2021 |
| 90 à 100 % des principes actifs importés (idem) | Jusqu’à 300 millions de doses par an à Dakar, une fois l’usine pleinement opérationnelle (IFC) | 31 ratifications sur 55 en février 2026 ; 33 selon Health Policy Watch en octobre |
| 99 % des vaccins importés (idem) | Jusqu’à 500 000 doses par an à Kigali ; demande de licence prévue en 2027 (BioNTech) | Dix autorités nationales au niveau de maturité 3 de l’OMS en 2026, contre une en 2018 (AMA) |
| Environ 690 sites, utilisés entre 30 et 60 % de leur capacité (CNUCED, 2025) |
La valeur, une question encore ouverte
Ce dossier ne propose pas de graphique répartissant la valeur d’une boîte de médicaments entre continents. Une telle répartition exigerait des données produit par produit : prix de cession, coûts, redevances, taxes et marges nettes. Elles ne sont pas publiques à l’échelle du continent, et nous n’en publierons pas d’estimation que nous ne pouvons pas vérifier.
Ce qui peut se décrire, ce sont les fonctions de la chaîne et ceux qui les exercent. La recherche et les droits organisent l’accès aux connaissances. La fabrication transforme ces connaissances en produits reproductibles. Le contrôle établit la conformité. Les achats et la distribution rendent le traitement disponible. Chacune de ces fonctions peut s’exercer sur le continent, à l’étranger ou dans un partenariat. Sa présence locale se prouve par des droits, des opérations, des lots et des livraisons, pas par un drapeau sur une boîte.
Le bilan des six volets tient en une phrase : la dépendance est établie, les capacités sont annoncées, les résultats restent à mesurer.
Le Rebranding Africa Forum (RAF), réuni à Bruxelles les 23 et 24 octobre sur le thème « Systèmes de santé en Afrique : innover pour soigner, soigner pour développer », peut rendre la question opérationnelle. Quelles étapes de la chaîne l’Afrique veut-elle maîtriser en priorité ? Qui s’engage à les financer, et à acheter ce qui sera produit ? Quel bénéfice vérifiable en tirera le patient ? C’est à ces réponses, plus qu’aux annonces, que se mesurera la souveraineté pharmaceutique.
MÉDICAMENT EN AFRIQUE — QUI CAPTE LA VALEUR ?
Un dossier NotreAfrik en six volets, publié du 13 au 22 octobre 2026, en amont du Rebranding Africa Forum. Ce volet est le dernier. Retrouvez l’ensemble du dossier :
→ Volet 1 — Acheter la santé, produire la valeur
→ Volet 2 — Du principe actif à l’officine
→ Volet 3 — Faux médicaments : le marché qui encaisse
→ Volet 4 — L’Agence africaine du médicament à l’épreuve
→ Volet 5 — Dakar–Kigali : deux chemins vers la souveraineté
→ La page du dossier
Sources
OMS, bureau régional de l’Afrique, AFR/RC74/6, Cadre pour renforcer la production locale de médicaments, vaccins et d’autres technologies sanitaires dans la Région africaine de l’OMS 2025-2035, 74e session du Comité régional, Brazzaville, 26-30 août 2024, § 2 et § 5.
CNUCED, Building the case for investment in local pharmaceutical production in Africa, 24 avril 2025 (UNCTAD/DIAE/2024/5).
IFC, communiqué sur le financement de l’Institut Pasteur de Dakar, Dakar, 13 décembre 2024.
BioNTech, annonce de l’inauguration du site de Kigali, décembre 2023 ; rapport annuel 2025 (formulaire 20-F), section « Kigali, Rwanda Manufacturing Facility ».
Union africaine, nomination de Delese Mimi Darko, 4 juin 2025 ; déclaration lors du transfert de l’AMRH et d’AU-3S à l’AMA, 23 janvier 2026.
Agence africaine du médicament, communiqué sur l’adoption de la stratégie régionale de réglementation des produits médicaux, Kigali, 26 août 2026.
OMS, accord-cadre de collaboration entre l’OMS et l’AMA, 21 mai 2026.
Health Policy Watch, « Call for 24 Countries to Ratify African Medicines Agency Treaty “Without Delay” », 16 février 2026 ; décompte des ratifications du traité de l’AMA, consulté le 12 octobre 2026.








