Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? Médicament en Afrique (volet 2/6). Du principe actif à l’officine. Fabriquer une boîte de médicaments sur le continent ne veut pas dire maîtriser ce qu’elle contient. Selon l’OMS, les pays de sa Région africaine importent entre 90 et 100 % de leurs dispositifs médicaux et de leurs principes actifs. Or c’est le principe actif qui soigne. Entre la molécule et le comptoir du pharmacien, la chaîne répartit des revenus, des risques et des décisions entre plusieurs métiers. La suivre étape par étape permet de poser les bonnes questions aux industriels, aux acheteurs et aux financeurs.
Dans ce volet
La molécule avant la boîte
Principe actif : une dépendance à plusieurs étages
Les droits et la qualité ont une valeur économique
Du prix départ usine au prix payé par le patient
L’acheteur organise aussi l’industrie
Cinq questions à porter au RAF
La molécule avant la boîte
Pour un médicament chimique, le principe actif est la substance à laquelle on attribue l’effet thérapeutique. Il faut d’abord la fabriquer avec les caractéristiques requises, puis la transformer en une forme que le patient peut prendre : comprimé, gélule, solution. Les excipients, le conditionnement et les contrôles ne sont pas des accessoires. Ils comptent pour la qualité du produit comme pour sa conservation.
Cette chaîne n’est pas la même pour un générique ancien, une thérapie biologique et un vaccin. Les procédés, les équipements et les droits diffèrent. Un pourcentage unique de « valeur africaine » serait donc trompeur sans un produit précis et sans accès à ses comptes. Ce volet décrit les fonctions économiques de la chaîne ; il n’invente pas leur part dans le prix final.
Principe actif : une dépendance à plusieurs étages
Dans le premier volet de ce dossier, nous avons rappelé les repères de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Son cadre pour la production locale 2025-2035, présenté au Comité régional de l’Afrique en août 2024, indique que les États de sa Région africaine importent « entre 90 % et 100 % des dispositifs médicaux et des principes actifs ». Le même texte relève « peu ou pas de capacité de fabrication d’excipients de qualité pharmaceutique ». Ces fourchettes portent sur la Région africaine de l’OMS, qui n’inclut pas l’Afrique du Nord, et datent de 2024.
Une entreprise peut donc assurer une vraie transformation industrielle sur place tout en dépendant d’un fournisseur extérieur pour la substance active. Ce travail local crée de la valeur, sans supprimer la vulnérabilité en amont.
Cette dépendance a d’ailleurs plusieurs étages. En 2017, selon une analyse de l’Observer Research Foundation (ORF), centre de recherche indien, publiée en avril 2020, l’Inde devançait la Chine pour les médicaments finis exportés vers les dix premiers marchés pharmaceutiques africains, tandis que la Chine exportait davantage de principes actifs vers cinq d’entre eux. Or l’Inde dépend elle-même de la Chine. Dans une étude de décembre 2025, l’ORF cite des données officielles indiennes selon lesquelles les importations de principes actifs et d’intermédiaires sont passées d’environ 24 172 à 37 722 crores de roupies entre 2019-2020 et 2023-2024, dont plus de 27 000 crores en provenance de Chine, soit plus de 70 % en valeur. Un comprimé formulé en Inde et vendu en Afrique peut donc contenir une molécule chinoise.
La vraie question est celle de la progression. Quelles opérations l’entreprise maîtrise-t-elle aujourd’hui ? Lesquelles prévoit-elle d’internaliser ? De quelles solutions de rechange dispose-t-elle en cas de rupture ? Acheter une machine ne donne pas automatiquement le savoir-faire nécessaire pour adapter un procédé, traiter un écart de fabrication ou qualifier un nouveau fournisseur.
Les droits et la qualité ont une valeur économique
La recherche et les essais cliniques produisent les connaissances qui justifient l’usage d’un traitement. Brevets, licences, données et savoir-faire déterminent ensuite qui a le droit de fabriquer, et à quelles conditions. Ces contraintes varient selon le produit : beaucoup de médicaments essentiels ne sont plus protégés par un brevet, mais l’expiration d’un brevet ne transmet pas pour autant le savoir-faire de fabrication.
À chaque étape, le contrôle de la qualité mobilise des personnes, des laboratoires et une documentation. La réglementation encadre l’accès au marché. Son coût n’est pas une rente inutile : un lot conforme et un lot douteux peuvent se ressembler à l’œil nu. Or, selon le même document de l’OMS, sur 45 systèmes de réglementation de la Région évalués entre avril 2019 et novembre 2022, 41 se situaient aux niveaux de maturité 1 et 2, et quatre seulement au niveau 3, le minimum requis pour une surveillance fiable. À l’inverse, des procédures répétées inutilement d’un pays à l’autre retardent l’accès aux produits et alourdissent les coûts. L’harmonisation fera l’objet de notre quatrième volet, consacré à l’Agence africaine du médicament.
Du prix départ usine au prix payé par le patient
Après la fabrication viennent l’achat, le financement des stocks, le transport, le stockage et la délivrance au patient. Selon les circuits, ce sont une centrale d’achat publique, un hôpital, un grossiste-répartiteur ou une officine qui interviennent. Chacun applique une marge.
Une marge commerciale n’est pourtant pas un bénéfice net. Elle peut financer un stock immobilisé, du personnel, des pertes, la chaîne du froid ou une distribution coûteuse vers des zones peu desservies. De même, le chiffre d’affaires d’une usine locale ne mesure pas la richesse créée sur place : une partie paie des intrants et des prestations achetés à l’étranger. La valeur ajoutée locale, c’est ce qui reste une fois ces achats déduits, et qui rémunère les salariés, l’entreprise et l’État.
Pour savoir qui capte quoi sur une boîte, il faudrait suivre, pour un produit et un pays donnés, le prix départ usine, le prix à l’importation, les coûts de distribution, les taxes et le prix payé par le patient ou son assureur. Ces montants varient fortement d’un pays et d’un circuit à l’autre, et les études publiques qui les décomposent sont rares et souvent anciennes. Sans cette comptabilité, désigner le principal bénéficiaire à partir du seul prix affiché serait une supposition.
L’acheteur organise aussi l’industrie
Les conditions d’achat jouent un rôle industriel. Un marché prévisible permet d’investir ; une commande ponctuelle ne garantit pas l’avenir d’une ligne de production. Gavi, l’Alliance du vaccin, a traduit cette idée dans son Accélérateur de fabrication de vaccins en Afrique (AVMA), lancé en juin 2024 comme un instrument d’un milliard de dollars sur dix ans.
Sa grille montre que toutes les étapes ne pèsent pas le même poids. Selon la page que Gavi consacre au dispositif, un vaccin prioritaire dont la substance active est fabriquée en Afrique ouvre droit à une prime d’étape de 20 millions de dollars ; s’il n’est que rempli et conditionné sur le continent, la prime tombe à 10 millions. Les paiements par dose suivent la même logique : 0,50 dollar dans le premier cas, sur certaines plateformes technologiques, contre 0,30 dollar pour le seul remplissage. Ils ne sont pas automatiques : seuls les vaccins achetés au terme d’appels d’offres de l’Unicef remportés, et remplissant les autres critères, y sont éligibles.
Les 1er et 2 juillet 2026, le conseil d’administration de Gavi a approuvé 189 millions de dollars de promesses supplémentaires au-delà de ce plafond d’un milliard : 139 millions pour acheter des vaccins fabriqués en Afrique, 50 millions pour l’Africa CDC, l’OMS et l’Agence africaine du médicament. Dans le document soumis à ce conseil, Gavi indiquait que le premier versement d’étape était « envisagé fin 2026 ». Il s’agit donc d’un engagement, pas encore d’un décaissement.
Cinq questions à porter au RAF
Au Rebranding Africa Forum (RAF), qui se tiendra à Bruxelles les 23 et 24 octobre sur le thème « Systèmes de santé en Afrique : innover pour soigner, soigner pour développer », le débat peut porter sur cinq engagements vérifiables. Quel produit prioritaire veut-on sécuriser ? Quelles étapes de fabrication, à commencer par le principe actif, seront réellement réalisées en Afrique ? Quels droits et quels savoir-faire seront transférés ? Qui achètera, sur quelle durée et avec quelles garanties de paiement ? Enfin, quels résultats seront publiés pour les patients : prix, disponibilité, qualité et délai d’accès ?
Avec ces réponses, les financeurs peuvent distinguer le risque de construction, le risque réglementaire et le risque commercial, et l’industriel présenter une trajectoire plutôt qu’une capacité théorique isolée.
Une chaîne qui fonctionne rémunère des services réels et rend le médicament accessible. Quand elle laisse des besoins sans réponse, un autre marché s’installe dans les interstices. C’est lui que nous suivrons dans le prochain volet.
MÉDICAMENT EN AFRIQUE — QUI CAPTE LA VALEUR ?
Un dossier NotreAfrik en six volets, publié du 13 au 22 octobre 2026, en amont du Rebranding Africa Forum. Retrouvez tous les volets et le calendrier de publication sur la page du dossier. Prochain volet, samedi 17 octobre : « Faux médicaments : le marché qui encaisse ».
Sources
OMS, bureau régional de l’Afrique, AFR/RC74/6, Cadre pour renforcer la production locale de médicaments, vaccins et d’autres technologies sanitaires dans la Région africaine de l’OMS 2025-2035, 22 juillet 2024, 74e session du Comité régional, Brazzaville, 26-30 août 2024, § 2 et § 3.
Oommen C. Kurian, Observer Research Foundation, Africa as an export market: An analysis of Chinese and Indian pharmaceutical industry, 1er avril 2020 (données 2017).
Oommen C. Kurian, Observer Research Foundation, India’s rise as global pharmacy masks deep dependence on China, 10 décembre 2025 (données 2019-2020 à 2023-2024).
Gavi, African Vaccine Manufacturing Accelerator (AVMA), page consultée le 12 octobre 2026.
Gavi, document 06b, African Vaccine Manufacturing Accelerator (AVMA), conseil d’administration des 1er et 2 juillet 2026, et décisions du conseil (décision 6).
Gavi, communiqué du 2 juillet 2026.








