À quelques jours du 12e Rebranding Africa Forum, les 23 et 24 octobre 2026 à Bruxelles, sa directrice générale, Paule Renée Etogo-Ebongué, explique pourquoi cette édition est consacrée aux systèmes de santé et ce qu’elle attend des financiers présents.
Paule Etogo : « Soigner pour développer »
Pourquoi avoir choisi de consacrer le RAF 2026 aux systèmes de santé ? Qu’est-ce que ce choix dit de l’urgence du moment africain ?
La réponse est simple : chez nous, on dit souvent que la santé est ce qu’il y a de plus important. C’est de ce constat que nous sommes partis. Depuis 2014, nous avons parlé d’industrialisation, d’économie verte, de finance, de dividende démographique et, l’an dernier, d’intelligence artificielle. Mais la pandémie de Covid-19 nous a brutalement rappelé une évidence : aucun de ces chantiers ne tient si la population n’est pas en bonne santé. Les épidémies d’Ebola nous ont également rappelé à quel point l’Afrique dépend de l’extérieur pour ses vaccins, ses médicaments et ses chaînes d’approvisionnement.
L’urgence est aussi démographique. Selon les Nations unies, un habitant de la planète sur quatre sera africain en 2050. Or l’Afrique ne compte aujourd’hui que 3 % des professionnels de santé du monde, alors qu’elle représente environ 17 % de la population mondiale. Ces chiffres sont un signal : le moment de construire, c’est maintenant.
Le thème associe explicitement « soigner » et « développer ». Comment convaincre les décideurs que la santé n’est pas seulement une dépense sociale, mais un investissement productif et stratégique ?
Un travailleur malade ne produit pas. Un enfant mal soigné apprend moins bien. Et chaque boîte de médicaments importée, c’est de la valeur ajoutée créée ailleurs. La santé est aussi un marché, et un marché africain. En 2023, plus de 1 200 start-up d’e-santé étaient actives sur le continent. La production de médicaments et de dispositifs médicaux, l’assurance, la logistique, la formation : autant de secteurs dans lesquels on peut créer des entreprises en Afrique. Je pense aussi à notre médecine traditionnelle, qui constitue, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le premier recours de 80 % des Africains. Encadrée scientifiquement et certifiée, elle peut devenir une véritable filière industrielle. Soigner pour développer, c’est cela : l’argent investi dans la santé revient à l’économie.
Les discussions africaines portent de plus en plus sur la souveraineté sanitaire, la production locale, le financement endogène et l’innovation. Où situez-vous aujourd’hui le principal verrou ?
Les compétences existent, les idées ne manquent pas et notre diaspora médicale est une ressource considérable. Ce qui manque, ce sont des capitaux à un coût raisonnable. Une usine pharmaceutique en Afrique est jugée plus risquée qu’un projet identique ailleurs. Ce risque perçu se paie en taux d’intérêt, en garanties exigées, en délais. Beaucoup de projets meurent avant même d’avoir commencé.
C’est pourquoi, pour le RAF 2026, nous avons choisi de réunir, aux côtés des médecins et des pharmaciens, des institutions de garantie, des banques régionales et des assureurs. Nous consacrons un Hard Talk au risque africain et au coût du capital, parce que la souveraineté sanitaire se joue aussi dans les comités de crédit. Notre mission de changer le récit sur l’Afrique prend ici un sens très concret : un risque mieux connu et mieux documenté est un risque qui coûte moins cher.
Le RAF réunit des acteurs de la santé, mais aussi des banquiers, des assureurs, des institutions de garantie, des entrepreneurs et des responsables publics. Quels engagements concrets souhaiteriez-vous voir sortir de cette édition ?
J’ai beaucoup de souhaits en tête. D’abord, que les financiers présents examinent ensemble, dans nos Deal Rooms, des projets de santé précis, avec un interlocuteur identifié et un calendrier. Ensuite, que les jeunes de la diaspora trouvent des sources d’inspiration pour leur parcours professionnel, notamment grâce aux enseignements des masterclasses. Que chaque jeune puisse repartir avec un contact concret, qui pourra changer son parcours professionnel. Enfin, que les porteurs de projets présentés lors de l’Innovation Time by RAF Academy repartent avec des contacts susceptibles de faciliter leur financement ou leur déploiement. J’aimerais aussi que les assureurs et les garants disent clairement ce qu’ils sont prêts à couvrir dans la santé, car c’est souvent là que tout se débloque.
De notre côté, nous nous engageons à tirer de ces travaux une feuille de route opérationnelle et un rapport stratégique consolidé.
Au-delà du rendez-vous annuel de Bruxelles, comment le Rebranding Africa Forum entend-il transformer les idées produites en projets, partenariats ou mécanismes durables sur le continent ?
Le rendez-vous annuel de Bruxelles est un temps fort, mais le Rebranding Africa Forum est une structure qui agit tout au long de l’année. Les Rebranding Africa Awards mettent en lumière ceux qui réussissent, Empowering Diaspora mobilise les talents de la diaspora, RAF TV prolonge le débat et la RAF Academy donne à cette dynamique une traduction concrète.
Dans le prolongement d’Empowering Diaspora, la RAF Academy est notre bras opérationnel : un incubateur pour les entrepreneurs de la diaspora africaine qui souhaitent créer ou développer leur activité sur le continent. Nous identifions les projets à fort impact durable, les aidons à se structurer et les accompagnons dans leur recherche de financement. La RAF Academy n’accorde pas elle-même de prêts : ceux-ci proviennent de banques partenaires en Afrique et en Europe, avec des garanties apportées par le Fonds africain de garantie et de coopération économique (FAGACE) pour couvrir le risque. Nous jouons ainsi le rôle de tiers de confiance entre l’entrepreneur, la banque et le garant. C’est notre réponse concrète au verrou du financement.
Nous avons déjà vu cette logique produire des résultats. Lorsque la République démocratique du Congo (RDC) était notre pays à l’honneur en 2024, la question de l’attractivité des investissements européens a été posée à Bruxelles, et le gouvernement congolais a ensuite mis en place une Task Force dédiée. Voilà ce qu’est, pour moi, le rebranding de l’Afrique : des résultats que l’on peut montrer. Cela demande de la patience et du travail collectif. J’ai la chance de pouvoir compter sur une équipe fidèle depuis nos débuts, et nous continuons à contribuer, à notre niveau, à la construction de l’Afrique que nous aimerions léguer à nos enfants.
Propos recueillis par Georges Auréole Bamba








