Les 21 et 22 juillet à Accra, l’Union africaine a tenu son premier sommet extraordinaire entièrement consacré à la santé. Le changement de vocabulaire est le fait marquant : la santé y a été traitée non plus comme une affaire de solidarité, mais comme un attribut de souveraineté — avec un objectif chiffré, 60 % des produits de santé essentiels fabriqués en Afrique d’ici 2040. Derrière la rupture de ton, une réalité budgétaire brutale : 77 % du financement de la riposte au VIH sur le continent restait extérieur en 2024.
Un sommet convoqué par une décision, pas par une crise
Le rendez-vous découle d’une décision de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État de l’UA. Organisé sous la présidence du Ghanéen John Dramani Mahama, il a examiné une feuille de route à l’horizon 2030 : pérennisation de la riposte au VIH, résilience des systèmes, sécurité sanitaire continentale. Le président de la Commission, Mahmoud Ali Youssouf, a fixé le cap dès l’ouverture : passer « de l’engagement à l’exécution ». L’Organisation mondiale de la santé présente la réunion comme le premier sommet extraordinaire de l’UA entièrement dédié au secteur.
Pourquoi le mot « souveraineté » a remplacé le mot « aide »
Le glissement n’est pas cosmétique : il traduit la contraction des financements internationaux de santé. Le financement extérieur au développement a reculé de 23 % en 2025. Or, selon l’ONUSIDA, 77 % des ressources de la riposte au VIH en Afrique provenaient encore de l’extérieur en 2024 — près de 90 % en Afrique de l’Ouest et du Centre pour les traitements. Le raisonnement, porté de longue date par la Commission économique pour l’Afrique, est que le monde glisse de l’hyper-mondialisation vers une logique de résilience stratégique : un continent qui importe la quasi-totalité de ses médicaments n’est pas seulement vulnérable, il est dépendant. Le levier identifié est la fabrication locale — d’où l’objectif de 60 % de production africaine des produits de santé essentiels d’ici 2040.
Produire en Afrique, mais garantir que l’Afrique achète africain
Construire des usines ne suffit pas : les fabricants africains butent sur l’absence de marchés prévisibles, gouvernements et agences d’achat privilégiant souvent des fournisseurs extérieurs. Africa CDC pousse donc un Mécanisme africain d’achats groupés — regrouper les commandes, garantir des volumes, transformer « produire en Afrique » en politique publique d’achat — adossé à l’Agence africaine du médicament et à la ZLECAf. Sans ces instruments, la souveraineté restera une addition de projets nationaux concurrents, incapables d’atteindre une taille continentale. Le Ghana, hôte, capitalise sur ses capacités pharmaceutiques ; le Maroc, représenté par Nasser Bourita, a mis en avant une souveraineté fondée sur le partage d’expertises ; le Cameroun, par le Dr Manaouda Malachie, a martelé que « la santé n’est pas une dépense, mais un investissement ».
L’épreuve du financement — et du patient
Une feuille de route ne vaut que par ses ressources. L’engagement pris à Abuja en 2001 — consacrer 15 % des budgets nationaux à la santé — n’est toujours tenu que par une poignée d’États un quart de siècle plus tard. Et augmenter les budgets ne suffira pas si l’argent reste mal réparti : Africa CDC estime que les ménages financent eux-mêmes environ 35 % des dépenses de santé du continent, jusqu’à 40-60 % dans plusieurs pays à faible revenu, poussant chaque année quelque 15 millions de personnes dans la pauvreté. Une souveraineté qui remplacerait l’aide étrangère par une facture plus lourde pour les patients ne serait qu’un transfert de dépendance vers les familles. Pour que la Déclaration d’Accra ne rejoigne pas la liste des engagements faiblement appliqués, chaque pays devra publier une trajectoire chiffrée — part du budget santé, réduction des paiements directs, part des achats réservée aux producteurs africains — que parlements et cours des comptes pourront suivre. Accra a produit un cadre et un vocabulaire ; le test viendra des lois de finances 2027.
Sources : Union africaine, sommet extraordinaire d’Accra (21-22 juillet 2026) ; Organisation mondiale de la santé ; Africa CDC ; ONUSIDA ; Commission économique pour l’Afrique. Notre Afrik suit ce dossier — la souveraineté sanitaire est le thème de l’édition 2026 du Rebranding Africa Forum.