Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale et du parti Pastef, a annoncé le 19 octobre 2026 à Dakar que ses députés, 130 sur 165, ne voteraient pas en l’état la loi de finances rectificative (LFR) 2026 ni le budget 2027 sans encadrement légal des fonds spéciaux. Le texte rectificatif porte le déficit à 1 735,2 milliards de francs CFA, soit 7,6 % du produit intérieur brut (PIB).
Ousmane Sonko n’est plus Premier ministre
Beaucoup de comptes rendus le présentent encore comme chef du gouvernement : c’est faux depuis le 22 mai 2026. Né le 15 juillet 1974 à Thiès, Ousmane Sonko, 52 ans, a été démis de ses fonctions de Premier ministre ce jour-là, par décret du président Bassirou Diomaye Faye. Le 26 mai, les députés l’ont élu au perchoir par 132 voix sur 133 suffrages exprimés. Le gouvernement est dirigé depuis le 25 mai par Ahmadou Al Aminou Lô, ancien secrétaire général de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
Autre confusion à lever : il n’existe pas de « LFR 2027 », malgré certains titres de presse. Deux textes distincts sont en jeu. Le projet de LFR 2026, déposé à l’Assemblée le 18 septembre 2026, corrige l’exercice en cours. Le projet de loi de finances initiale (LFI) 2027 autorise les recettes et les dépenses de l’an prochain.
Ce que Sonko exige : fonds spéciaux, subventions, dette
Le point présenté comme non négociable concerne les fonds spéciaux, ces crédits à usage discrétionnaire. Le Pastef déposera un amendement pour inscrire leur encadrement dans les lois de finances. Sans lui, ni la LFR ni la LFI ne passeront, a prévenu le président de l’Assemblée, selon SenePlus. Si le gouvernement impose un vote bloqué, ses députés rejetteront les deux textes en entier.
Le deuxième front porte sur les carburants. Selon les calculs d’Ousmane Sonko, la LFR plafonnerait la subvention pétrolière à 552 milliards de francs CFA au lieu des 790 milliards attendus, et le litre de gasoil passerait de 755 à environ 867 francs CFA. Il propose plutôt de ramener la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur les carburants de 18 à 15 %.
Le troisième vise l’orientation d’ensemble. Il dénonce un « budget d’économie » destiné d’abord à rembourser la dette cachée, qui a contribué à porter la dette publique du Sénégal à 128,6 % du PIB, une baisse de 555 milliards des crédits d’investissement et des transferts sociaux réduits : 22 milliards inscrits pour les bourses de sécurité familiale, contre 70 milliards annoncés. « Ce n’est pas une politique sociale, c’est de l’usure », a-t-il lancé. Sa position du moment tient en une phrase : « Pour le moment, nous ne rejetons rien, nous ne validons rien. »
LFR 2026 et budget 2027 : les chiffres en cause
Selon le projet de LFR 2026 publié le 19 septembre 2026 sur le portail gouvernemental Vie publique, les recettes totales sont révisées à 5 848,7 milliards de francs CFA et les dépenses à 7 583,9 milliards. Le déficit passe de 5,4 % à 7,6 % du PIB. Les subventions énergétiques bondissent de 250 à 790,3 milliards : ce chiffre officiel couvre carburant et électricité, ce qui explique l’écart avec le plafond pétrolier calculé par Ousmane Sonko.
Pour 2027, le projet de LFI prévoit 6 012,1 milliards de recettes et 7 363,7 milliards de dépenses, selon Dakaractu. Le déficit reculerait à 1 351,7 milliards, soit 4,7 % du PIB. Les intérêts de la dette atteindraient 1 303,9 milliards, environ 22 % des recettes selon un calcul de la rédaction. Sur 6 608,7 milliards d’emprunts prévus, 4 552 milliards serviraient à rembourser la dette existante.
Le gouvernement inscrit ces arbitrages dans l’accord conclu le 1er septembre 2026 avec les services du Fonds monétaire international (FMI), que NotreAfrik a détaillé dans son article sur les 2,2 milliards de dollars du FMI ; il présente la réforme des subventions comme un passage progressif vers des aides ciblées.
Ce que cela change pour le vote
Avec 130 sièges sur 165, le Pastef détient seul la majorité absolue : sa consigne suffit à faire tomber les deux textes. Selon Ousmane Sonko, le chef de l’État avait demandé par lettre du 2 octobre 2026 l’inscription prioritaire de la LFR à l’ordre du jour. La commission des finances examinait le texte le 20 octobre. La date de la plénière n’est pas fixée de façon concordante : Xalaat TV a rapporté une séance le 23 octobre, PressAfrik écrivait le même jour qu’aucune date n’était arrêtée.
Ousmane Sonko soutient qu’un rejet ne créerait pas de vide juridique, la loi de finances initiale 2026 restant applicable. Des juristes cités par la presse sénégalaise évoquent des voies de contournement pour l’exécutif, dont la portée reste débattue. Côté présidence, le ministre-conseiller Aldiouma Sow a dénoncé « une hypocrisie flagrante », selon Senego. Aucune réponse officielle du président Faye ni du Premier ministre Lô n’avait été publiée au 20 octobre dans les sources consultées.
Fonds spéciaux : deux censures du Conseil constitutionnel
Le bras de fer sur les fonds spéciaux est déjà passé deux fois devant le Conseil constitutionnel. Fin août 2026, une première loi sur les crédits spéciaux a été censurée pour deux motifs : des dépenses nouvelles sans recettes compensatrices, et le refus par l’Assemblée du vote bloqué demandé par le gouvernement, prévu à l’article 82 alinéa 4 de la Constitution. Le 15 octobre, une loi organique adoptée le 1er octobre a subi le même sort pour vice de procédure, après saisine du président Faye.
D’où le choix d’Ousmane Sonko de passer cette fois par les lois de finances, que le gouvernement ne peut pas faire adopter sans sa majorité. Le montant total des fonds spéciaux n’est publié de façon consolidée dans aucun des documents consultés. L’issue se jouera donc moins sur un chiffre que sur un rapport de force entre le perchoir et le palais présidentiel, dont le budget de l’État est devenu le terrain.








