La dette du Sénégal libellée en francs CFA ne sera pas restructurée. Le Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS), lancé le 1er septembre 2026, quelques heures après l’accord technique conclu avec le Fonds monétaire international (FMI) sur 2,2 milliards de dollars, l’écarte explicitement de son périmètre. Dakar présente ce choix comme une décision souveraine. Les chiffres décrivent autre chose : les banques de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) détiennent en titres publics l’équivalent de trois fois leurs fonds propres.
Ce que le plan dit, et ce qu’il exclut
Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, est explicite : les titres du Trésor sénégalais logés dans les bilans des banques de l’UEMOA ne seront pas touchés. Le dispositif vise exclusivement la dette en devises étrangères.
Son objectif affiché est de restaurer la viabilité de la dette publique, d’alléger le poids de son service sur le budget et de dégager des marges pour les investissements prioritaires.
Le gouvernement insiste par ailleurs sur le vocabulaire. Cheikh Diba affirme que le PTDS n’est pas une restructuration « au sens classique du terme », mais une gestion adaptée au profil particulier de la dette sénégalaise. La nuance n’est pas gratuite : elle vise à éviter l’image d’un défaut, qui dégraderait encore la perception du risque pays.
Le FMI emploie une formulation plus neutre. Dans son communiqué du 1er septembre, l’institution indique que les autorités ont annoncé leur intention de solliciter un « traitement de la dette ». L’accord technique porte sur une Facilité élargie de crédit de 2,2 milliards de dollars, soit environ 1 245 milliards de francs CFA sur trente-six mois. Il reste soumis à l’approbation de la direction et du conseil d’administration du Fonds, ainsi qu’à l’obtention d’assurances de financement.
Trois fois les fonds propres : le chiffre qui commande tout
C’est ici que le dossier change de nature.
Selon Fitch Ratings, les titres publics détenus par les banques de la zone UEMOA représentaient en mars 2026 l’équivalent de trois fois leurs fonds propres, soit entre 25 % et 35 % de l’ensemble de leurs actifs. Cette proportion n’a cessé de gonfler depuis 2019.
Le mécanisme est direct. Une décote sur ces titres — un « haircut », dans le vocabulaire des restructurations — se traduirait comptablement par une perte sèche dans les bilans bancaires. À trois fois les fonds propres, une décote même modérée effacerait le capital des établissements concernés.
L’exposition dépasse largement le Sénégal. Standard & Poor’s alertait dès novembre 2025 sur celle des banques ivoiriennes à la dette sénégalaise : elles détiennent 42 % des titres UEMOA en circulation.
Autrement dit, restructurer la dette en francs CFA reviendrait à déclencher une crise bancaire régionale — au Sénégal, en Côte d’Ivoire, et par contagion dans toute l’Union.
Le marché que Dakar ne peut pas se permettre de perdre
La seconde raison est plus immédiate encore.
Privé de programme du FMI pendant vingt-deux mois et confronté à la fermeture progressive des marchés internationaux, le Sénégal s’est massivement reporté sur le marché régional. En mars 2026, l’État y a mobilisé 304,15 milliards de francs CFA lors d’un appel public à l’épargne, contre un objectif initial de 200 milliards, avec des maturités allant jusqu’à dix ans.
Ce marché est aujourd’hui le principal canal de refinancement du pays. Y appliquer une décote reviendrait à le fermer, et à priver l’État de sa dernière source de liquidité accessible.
Le ministère de l’Économie reconnaît lui-même que la dégradation du risque de crédit et la fermeture des marchés internationaux ont conduit l’État à intensifier ses opérations sur le marché régional.
Le raisonnement est circulaire, mais implacable : le Sénégal dépend du marché régional parce qu’il n’a plus accès aux autres, et il ne peut pas restructurer sa dette régionale parce qu’il en dépend.
Ce que les 2,2 milliards couvrent réellement
Un calcul remet l’accord à son échelle.
Les 1 245 milliards de francs CFA étalés sur trois ans représentent un peu plus de 400 milliards par an. Or les besoins de financement de l’État pour la seule année 2026 sont évalués à plus de 6 000 milliards de francs CFA.
Le programme couvrirait donc moins d’un dixième de ce que le Trésor doit lever en douze mois.
Ce que Dakar est venu chercher au Fonds n’est pas de l’argent : c’est une signature, celle qui débloque des financements ailleurs, auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et des créanciers bilatéraux.
Les coûts d’emprunt du Sénégal atteignaient environ 7 % en moyenne sur le marché régional, avec des maturités qui se raccourcissent et une forte demande de bons du Trésor à un an — signe classique d’un émetteur qui ne trouve plus preneur sur les échéances longues.
Vingt-deux mois de refus, puis la cession sur le principe
La séquence éclaire ce que cet accord coûte politiquement.
Le gouvernement Faye-Sonko avait opposé un refus constant à toute restructuration depuis son arrivée au pouvoir. « La restructuration n’est pas envisageable », répétait encore Cheikh Diba le 29 novembre 2025.
Ce refus reposait sur un argument défendable. L’économiste Ndongo Samba Sylla, d’International Development Economics Associates, chiffrait à 14 870 milliards de francs CFA le service de la dette totale entre 2026 et 2028, tout en observant : « Si l’on pense qu’à 132 % le Sénégal peut toujours continuer de payer sa dette, c’est un choix politique qu’il faut assumer. »
Le débat opposait deux lectures. D’un côté une crise de liquidité — le pays peut payer, il manque de trésorerie — appelant un reprofilage : allonger les maturités sans toucher au principal. De l’autre une crise de solvabilité, appelant une décote.
Le FMI a tranché en faveur de la seconde. Le gouvernement a cédé sur le principe tout en préservant le périmètre régional.
L’atout que le Ghana et la Zambie n’avaient pas
Un élément distingue la situation sénégalaise des restructurations africaines récentes.
Le franc CFA est arrimé à l’euro, et les réserves communes de l’UEMOA approchaient 38 milliards de dollars fin mai 2026. Il n’y a donc pas de dévaluation brutale à craindre, donc pas de spirale inflation-dépréciation-défaut comme celle qu’ont connue Accra et Lusaka.
Mais l’absence de soupape a un revers. Un pays à monnaie flottante peut, en dernier recours, laisser sa devise se déprécier pour alléger le poids réel de sa dette intérieure. Le Sénégal ne le peut pas.
Tout se jouera donc sur le budget — et sur la patience des créanciers extérieurs, désormais seuls appelés à contribuer.
Qui paiera, et la question que cela ouvre
Si les créanciers régionaux sont protégés, l’effort repose sur les autres : porteurs d’eurobonds, banques commerciales internationales, créanciers bilatéraux.
Ils pourraient contester un traitement dont sont exclus des créanciers détenant une part significative de l’encours. Le cadre commun du G20, auquel le Sénégal s’engage, repose précisément sur le principe de comparabilité de traitement entre créanciers. Aucune contestation n’a été formalisée à ce stade, mais la question est posée.
Le second point est structurel. L’exposition des banques ouest-africaines à la dette souveraine s’est construite depuis 2019, à mesure que les États se reportaient sur le marché régional. Le volume des émissions par adjudication a triplé entre 2018 et 2024, atteignant 8 127,4 milliards de francs CFA, soit 6,1 % du produit intérieur brut de l’Union.
Cette concentration crée une dépendance mutuelle : les États ne peuvent plus se financer sans les banques, et les banques ne peuvent plus absorber un choc souverain sans se recapitaliser. La BCEAO relevait début septembre 2026 un taux de créances douteuses de 9,1 % dans l’Union, signe que la qualité des portefeuilles n’est pas non plus acquise.
C’est aussi ce qui explique que les banques régionales continuent d’acheter des titres publics plutôt que de financer l’économie productive. Le constat rejoint celui posé par la Banque africaine de développement dans son rapport régional 2026 : l’Afrique de l’Ouest a moins un problème de capitaux qu’un problème d’orientation de ces capitaux.
Le cas sénégalais rend ce lien visible. Il ne lui est pas propre.








