L’encours de la dette publique du secteur public sénégalais atteignait 25 583 milliards de FCFA à fin 2024, soit 128,6 % du produit intérieur brut, contre 11 219 milliards et 81,8 % en 2019. Plus qu’un doublement en cinq ans. Et pourtant, le 11 septembre 2026, dix jours après l’annonce du plan de traitement de sa dette, Dakar a levé 101,339 milliards de FCFA sur le marché régional à 7,89 % sur cinq ans — moins cher qu’à l’adjudication du 28 août. Ces deux faits ne se contredisent pas. Ils décrivent un transfert.
Dette publique du Sénégal : ce que dit vraiment le bulletin
Le chiffre n’est pas une révélation, contrairement à ce que plusieurs médias ont laissé entendre à la mi-septembre. Il a été publié le 14 juillet 2026 par le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, dans son Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024, établi avec l’appui du cabinet Forvis Mazars dans le cadre de la fiabilisation des données engagée après la découverte de la dette dissimulée. Il est revenu dans le débat le 13 septembre, lorsque l’économiste Chahm Morka l’a cité à l’antenne de la RFM.
Le bulletin distingue deux périmètres, et c’est la clé de lecture. L’administration centrale porte 23 667 milliards de FCFA, soit 119 % du PIB : 16 894 milliards de dette extérieure (71 %) et 6 773 milliards de dette intérieure (29 %). Le secteur parapublic ajoute 1 917 milliards, soit 9,6 % du PIB, dont Petrosen pour 660,2 milliards et Senelec pour 227,6 milliards. Le total du secteur public atteint ainsi 25 583 milliards, 128,6 % du PIB.
Cette distinction explique les ratios contradictoires qui circulent. Les 118,8 % et 119 % relevés début septembre désignent l’administration centrale seule ; les 128,6 % incluent le parapublic. Les trois chiffres sont cohérents si l’on précise le périmètre, et seulement à cette condition. Le bulletin ajoute que ces ratios n’intègrent pas encore le rebasage du PIB en cours, qui les fera mécaniquement baisser sans que le stock, lui, ne change d’un franc.
Le doublement n’est qu’à moitié un emprunt
Le passage de 81,8 % à 128,6 % du PIB en cinq ans a deux composantes, que le bulletin permet de séparer.
La première est réelle. Entre 2019 et 2024, le Sénégal a emprunté massivement : Covid, chocs énergétique et alimentaire de 2022, investissements pétroliers et gaziers, infrastructures, puis des emprunts d’urgence à des conditions dégradées — 300 millions de dollars à 6,33 % via JP Morgan en octobre 2024.
La seconde est comptable. Le rapport de la Cour des comptes de février 2025 a établi que des emprunts et des dépenses considérables avaient échappé au circuit budgétaire. Le ratio dette/PIB de fin 2023 est passé de 74,4 % annoncés à près de 100 % réévalués. Le Fonds monétaire international a chiffré la dette dissimulée à 11,3 milliards de dollars à fin 2023, Standard & Poor’s à 13 milliards. Une partie des 25 583 milliards n’est donc pas une dette nouvelle : c’est une dette ancienne enfin comptée.
C’est cette réévaluation qui a suspendu le programme FMI de 2023, laissé le pays vingt-deux mois sans accord, et conduit à l’entente préliminaire du 1er septembre 2026 sur 2,2 milliards de dollars — elle-même conditionnée à une dérogation pour données erronées.
Le marché régional ne sanctionne pas
Le 11 septembre, le Trésor a conduit, via l’agence UMOA-Titres, une émission simultanée de bons et d’obligations assimilables. Pour 100 milliards recherchés, les investisseurs ont proposé 109,018 milliards ; 101,339 milliards ont été retenus, soit un taux de couverture de 109 %. Les obligations à cinq ans ont été intégralement absorbées.
Les rendements moyens s’établissent à 7,87 % sur les bons à un an, 7,75 % à trois ans et 7,89 % à cinq ans. Sur ce dernier segment, le coût a baissé par rapport au 28 août, où il atteignait 8,24 % — alors même que Dakar avait relevé de près de 43 % le montant recherché.
Ces conditions ne sont pas bon marché. Emprunter à 7,9 % en francs CFA, monnaie arrimée à l’euro, reste une prime substantielle par rapport aux États les mieux notés de la zone. Mais elles sont stables, dix jours après une annonce qui aurait fait s’envoler les rendements sur n’importe quel marché international.
Quatre raisons à ce calme, et une seule est officielle
L’explication avancée par l’Agence Ecofin tient au périmètre. Le communiqué du ministère du 1er septembre précise que le traitement envisagé portera sur la dette extérieure et exclura les engagements libellés en francs CFA. Les banques et institutionnels de la sous-région qui détiennent les titres UMOA ne seront donc appelés ni à un rééchelonnement ni à une décote. Pour eux, l’annonce est une bonne nouvelle : leur créance est protégée, et l’allègement du service extérieur dégagera des ressources pour l’honorer.
Trois autres facteurs jouent, que nous présentons comme des hypothèses et non comme des certitudes. La structure du marché d’abord : les titres publics de l’UEMOA sont largement détenus par les banques de la zone, qui peuvent les refinancer auprès de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Le coût d’opportunité de ne pas souscrire est élevé et les emplois alternatifs de la liquidité sont rares. L’antériorité ensuite : le choc a déjà eu lieu en septembre 2024, et les rendements l’ont intégré depuis. L’accord avec le FMI enfin, lu par le marché comme un ancrage.
Le risque n’a pas disparu, il a changé de mains
Au premier semestre 2026, le Sénégal a levé 1 698,5 milliards de FCFA sur le marché UMOA, et 2 075 milliards à fin août. Ses besoins de financement pour l’année sont estimés à 6 075 milliards, dont 4 307 milliards d’amortissements : l’État emprunte pour rembourser.
Le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, a donné l’ordre de grandeur : « sur chaque 100 francs de recettes, 25 francs servent à payer les intérêts ».
Standard & Poor’s alertait dès novembre 2025 sur l’exposition des banques ivoiriennes, qui détiendraient 42 % des titres UEMOA sénégalais. L’exclusion de la dette en francs CFA du périmètre de traitement protège ces créanciers à court terme. Elle a un revers : plus la dette extérieure est allégée et la dette intérieure préservée, plus le Sénégal dépendra du marché régional, et plus ce marché concentrera un risque sénégalais.
L’adjudication du 11 septembre montre que le robinet régional reste ouvert. Elle ne dit pas jusqu’à quand les banques d’Abidjan, de Cotonou et de Lomé accepteront de porter, à 7,9 %, une dette dont le stock atteignait 25 583 milliards de FCFA à fin 2024.
À lire également : Dette du Sénégal : 2,2 milliards de dollars du FMI, le CFA reste intouchable et Sénégal–FMI : ce que le recours au Cadre commun du G20 engage.








