Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? Médicament en Afrique (volet 5/6). Dakar–Kigali : deux chemins vers la souveraineté. À Diamniadio, près de Dakar, l’Institut Pasteur construit un vaccinopôle financé en 2024. À Kigali, BioNTech installe des unités modulaires et prévoit de demander sa licence de fabrication en 2027. Deux trajectoires de production de vaccins en Afrique, que l’on compare ici sans les classer : qu’est-ce qui est annoncé, qu’est-ce qui est construit, qu’est-ce qui est déjà livré ?
Dans ce volet
La production de vaccins comme point d’observation
Dakar : un institut centenaire, un chantier à l’horizon 2030
Kigali : un site inauguré, une demande de licence prévue en 2027
L’adresse de l’usine ne dit pas qui la contrôle
Comparer sans classer
La production de vaccins comme point d’observation
Le Sénégal et le Rwanda ont tous deux fait de la production de vaccins une vitrine de leur ambition sanitaire. Ces projets ne résument pas leur politique du médicament, mais ils offrent un poste d’observation précis, parce qu’un vaccin ne se fabrique pas sans procédé maîtrisé, sans contrôle qualité et sans autorisation.
Le point de départ n’est pas le même. Au Sénégal, la Lettre de politique sectorielle de la santé 2025-2029 constate que « moins de 10 % des besoins nationaux et près de 16 % des achats de la SEN-PNA sont couverts par la production locale ». Les deux chiffres n’ont pas le même dénominateur : le premier porte sur les besoins du pays, le second sur les seuls achats de la centrale publique d’approvisionnement, la SEN-PNA. Le même document relie la relance de l’industrie à la réforme de la réglementation, avec la création de l’Agence sénégalaise de réglementation pharmaceutique (ARP), dont il souligne le niveau de maturité 3 reconnu par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Au Rwanda, le cinquième plan stratégique du secteur de la santé (HSSP V), lancé le 1er février 2025 par le ministère de la Santé, range « la recherche, l’innovation, la bioproduction, la réglementation et la numérisation » parmi ses axes, avec l’objectif affiché de développer la bioproduction et la production pharmaceutique locale. Kigali accueille aussi le siège de l’Agence africaine du médicament, dont nous avons examiné les moyens et les limites dans le volet précédent. Un plan fixe un cap ; il ne mesure pas une performance industrielle.
Dakar : un institut centenaire, un chantier à l’horizon 2030
L’Institut Pasteur de Dakar (IPD), fondation sénégalaise à but non lucratif reconnue d’utilité publique, n’est pas un nouveau venu. Il produit depuis des décennies un vaccin contre la fièvre jaune et se présente comme le seul fabricant de vaccins préqualifié par l’OMS en Afrique. Son projet MADIBA (Manufacturing in Africa for Disease Immunization and Building Autonomy) vise à changer d’échelle, sur un site multivaccinal à Diamniadio.
Le 13 décembre 2024, à l’occasion du centenaire de l’institut, le président Bassirou Diomaye Faye s’est rendu au vaccinopôle de Diamniadio. L’IPD parle d’une visite ; plusieurs médias sénégalais l’ont présentée comme une inauguration. Ce même jour, la Société financière internationale (IFC, groupe Banque mondiale) a annoncé un financement de 45 millions de dollars : 15 millions de l’IFC, 30 millions de la DFC, l’agence américaine de financement du développement, et de la Banque africaine de développement. Selon l’IFC, le site aura, « une fois pleinement opérationnel », une capacité pouvant atteindre 300 millions de doses par an.
Ce chiffre est une capacité visée, pas une production. La page de présentation de l’IPD, consultée en octobre 2026, décrit toujours MADIBA comme une installation « en cours de construction ». Le 16 avril 2026, lors d’un comité de pilotage interministériel réuni à Diamniadio, le projet a été présenté comme « projeté à l’horizon 2030 », selon le site d’information sénégalais Seneweb. La même réunion a fait état d’un besoin de financement estimé à 9 millions d’euros pour la relance de la production vaccinale. L’administrateur général de l’IPD, le professeur Ibrahima Socé Fall, y a indiqué que l’institut était « dans une phase de reprise de la production du vaccin contre la fièvre jaune ».
Pour la fièvre jaune, l’institut construit une unité distincte, AfricAmaril, également à Diamniadio. Elle vise selon l’IPD à faire passer la production de 3 à 8 millions de doses par an à 30 millions. Là encore, il s’agit d’un objectif : nous n’avons trouvé aucune source publique établissant les volumes effectivement produits et livrés en 2026.
L’IPD mise aussi sur les compétences. Du 14 au 17 avril 2026, une mission conjointe de l’OMS et du Medicines Patent Pool, organisation soutenue par les Nations unies qui négocie des licences de technologies de santé, a travaillé à Dakar sur le transfert de technologies. « Nous passons de la question « pouvons-nous produire ? » à « pouvons-nous livrer des produits de manière durable et efficace ? » », résumait le représentant de l’OMS au Sénégal, Michel Yao.
Kigali : un site inauguré, une demande de licence prévue en 2027
Le 18 décembre 2023, BioNTech a inauguré à Kigali, en présence du président Paul Kagame, son premier site africain. Le groupe allemand y installe des « BioNTainers », des salles blanches logées dans des conteneurs, destinées à fabriquer des vaccins à ARN messager. Le premier module est arrivé en 2023.
Le rapport annuel 2025 de BioNTech, daté du 10 mars 2026, permet de dater les étapes suivantes. Il rappelle que la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) a annoncé en 2024 jusqu’à 145 millions de dollars pour une capacité de production à l’échelle clinique. Deux unités supplémentaires, l’une pour la substance active, l’autre pour le remplissage, « devraient être installées en 2026 ». Elles pourraient produire jusqu’à 500 000 doses par an, destinées à des essais cliniques ou à un usage commercial. BioNTech prévoit de « demander une licence de fabrication BPF », selon les bonnes pratiques de fabrication, « en 2027 ». Fin 2025, la filiale employait environ 40 personnes.
Le 13 octobre 2025, la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Commission européenne ont annoncé jusqu’à 95 millions d’euros : une subvention de 35 millions et un prêt possible de 60 millions. Le communiqué parle de vaccins contre le paludisme, la tuberculose, le VIH ou le mpox, à produire « une fois le site opérationnel » et « s’ils sont développés et approuvés avec succès ».
Le chiffre de 50 millions de doses par an, souvent repris depuis 2023, reste une hypothèse : BioNTech écrit qu’il « pourrait » l’atteindre en activant toutes les unités, pour un produit comparable à son vaccin contre le Covid-19. En octobre 2026, les sources primaires consultées ne montrent ni production commerciale ni licence de fabrication à Kigali.
L’adresse de l’usine ne dit pas qui la contrôle
Les deux projets ne reposent pas sur la même structure de propriété. À Dakar, le porteur est une fondation sénégalaise, financée par des prêts et des subventions de bailleurs internationaux. À Kigali, le rapport annuel de BioNTech présente BioNTech Rwanda Ltd comme une filiale détenue à 100 % par le groupe.
Aucun de ces modèles ne garantit à lui seul l’autonomie. Une filiale étrangère peut créer des emplois qualifiés, former des techniciens, acheter localement et payer des impôts. Une institution nationale peut rester dépendante de licences, d’équipements ou d’intrants importés, comme le montrait notre volet sur le principe actif. La valeur qui reste dans le pays dépend des contrats : qui détient le procédé, qui peut l’adapter, qui décide des clients, et que se passe-t-il si le partenaire se retire ?
Le transfert de compétences se suit donc métier par métier, de la production au contrôle qualité : quelles opérations deviennent possibles chaque année, et lesquelles restent soumises à l’accord d’un partenaire extérieur ?
Comparer sans classer
Mettre face à face 300 millions de doses visées à Dakar et 50 millions de doses possibles à Kigali n’aurait pas de sens. Les produits, les procédés, les calendriers et les débouchés diffèrent. La comparaison utile porte sur des preuves de même nature.
| Critère | Dakar (IPD, MADIBA) | Kigali (BioNTech Rwanda) |
|---|---|---|
| Cadre public | Lettre de politique sectorielle 2025-2029 | HSSP V, lancé le 1er février 2025 |
| Propriété | Fondation sénégalaise d’utilité publique | Filiale à 100 % de BioNTech |
| Financement annoncé | 45 M$ (IFC, DFC, BAD), décembre 2024 | Jusqu’à 145 M$ (CEPI), 2024 ; jusqu’à 95 M€ (BEI, Commission), octobre 2025 |
| Capacité annoncée | Jusqu’à 300 millions de doses par an, à pleine exploitation | 500 000 doses par an (unités cliniques) ; jusqu’à 50 millions possibles |
| Prochain jalon public | Projet « à l’horizon 2030 » | Demande de licence BPF en 2027 |
| À mesurer | Lots libérés, produits autorisés, commandes, livraisons effectives | |
Le test final est celui du marché. Quel acheteur passe commande, à quel prix, et quel pays reçoit les doses, dans quels délais ? Tant que ces réponses manquent, la part de valeur captée par chacune de ces industries reste en partie invisible. Notre dernier volet fera le tri, en chiffres, entre ce qui est établi et ce qui ne peut pas encore se comparer.
MÉDICAMENT EN AFRIQUE — QUI CAPTE LA VALEUR ?
Un dossier NotreAfrik en six volets, publié du 13 au 22 octobre 2026, en amont du Rebranding Africa Forum. Retrouvez tous les volets et le calendrier de publication sur la page du dossier. Prochain volet, jeudi 22 octobre : « La dépendance en chiffres, la valeur en questions ».
Sources
Ministère de la Santé et de l’Action sociale du Sénégal, Lettre de politique sectorielle de la santé et de l’action sociale 2025-2029, p. 38-39.
Ministère de la Santé du Rwanda, lancement du cinquième plan stratégique du secteur de la santé (HSSP V), 1er février 2025.
IFC, IFC and Partners Support Institut Pasteur de Dakar to Boost Vaccine Manufacturing for Africa, 13 décembre 2024.
Institut Pasteur de Dakar, visite présidentielle au vaccinopôle MADIBA, 13 décembre 2024 ; présentation des programmes MADIBA et AfricAmaril, page non datée, consultée le 12 octobre 2026.
Ndarinfo, « Centenaire de l’Institut Pasteur de Dakar : Bassirou Diomaye Faye a inauguré le Vaccinopôle de Diamniadio », 13 décembre 2024.
Seneweb, « Production vaccinale : un gap de 9 millions d’euros à résorber pour atteindre l’ambition pharmaceutique du Sénégal », 16 avril 2026.
OMS, bureau du Sénégal, mission conjointe OMS–Medicines Patent Pool du 14 au 17 avril 2026, 17 avril 2026.
BioNTech SE, Annual Report on Form 20-F for the year ended December 31, 2025, 10 mars 2026, section « Kigali, Rwanda Manufacturing Facility » (p. 126) et liste des filiales.
Banque européenne d’investissement, EIB and European Commission join forces with BioNTech to build a sustainable vaccine ecosystem in Africa, 13 octobre 2025.
Gouvernement du Rwanda, « Rwanda unveils BioNTech’s first vaccine manufacturing plant in Africa », 18 décembre 2023.








