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Uranium : 1 000 tonnes bloquées au Niger, la valeur ailleurs

Minerai d'uranium (uraninite) : l'Afrique extrait l'uranium, la valeur se fabrique ailleurs

En 2024, la Namibie, le Niger et l’Afrique du Sud ont extrait ensemble près de 8 500 tonnes d’uranium, soit environ 14 % de la production mondiale, selon la World Nuclear Association. Aucune tonne n’a été convertie ni enrichie sur le continent. Et au Niger, plus de 1 000 tonnes de concentré restent bloquées, faute de route d’exportation, de compte chez un convertisseur et d’acheteur confirmé. La question n’est plus seulement de savoir qui possède les mines, mais qui contrôle les étapes suivantes.

Uranium : du fût de yellowcake au combustible

Un fût de « yellowcake », le concentré qui sort d’une usine minière, ne peut alimenter aucune centrale. L’Agence internationale de l’énergie atomique décrit une chaîne en quatre étapes : extraction et traitement, conversion en hexafluorure d’uranium, enrichissement en uranium 235 pour la plupart des réacteurs, puis fabrication du combustible. Chacune est un service industriel distinct, et aucune n’est installée en Afrique.

Le maillon le plus stratégique est l’enrichissement. Selon le Nuclear Fuel Report 2025 de la World Nuclear Association, la capacité mondiale atteint environ 68 millions d’unités de travail de séparation par an. Le russe Rosatom en détient près de 43 %, le consortium européen Urenco environ 25 %, le chinois CNNC environ 20 % et le français Orano environ 11 %. Ces parts sont calculées sur les capacités, pas sur la production effective. Dans ce paysage, le producteur minier africain vend une matière standardisée dont le prix lui échappe largement : le long terme atteint 97 dollars la livre, son plus haut niveau depuis juillet 2007 selon TradeTech, pour un spot autour de 89,90 dollars le 17 octobre 2026.

Un marché de comptes plus que de camions

Le marché fonctionne surtout par écritures. Une fois livré, pesé et analysé chez un convertisseur, l’uranium devient une ligne dans le compte du propriétaire. Selon TradeTech, cité par l’Agence Ecofin, les ventes d’uranium naturel se font généralement par transfert entre comptes, sans déplacer les conteneurs. Les producteurs pratiquent aussi des « échanges de localisation » : ils cèdent un stock détenu en Europe contre un volume équivalent en Amérique du Nord, pour éviter un transport. Dans ses résultats annuels publiés le 15 juillet 2026, le fonds Yellow Cake indique avoir échangé, en novembre 2024, 100 000 livres d’oxyde d’uranium détenues au Canada contre la même quantité située en France. Paladin déclarait au 30 septembre 2026 450 000 livres engagées dans de tels échanges.

Pour un pays producteur, l’enjeu est décisif. Celui qui détient le compte chez le convertisseur contrôle la commercialisation. Un État qui récupère une mine sans accès à ces comptes, ni contrats avec les convertisseurs, possède une matière qu’il peut difficilement monétiser.

Niger : plus de 1 000 tonnes sans débouché

C’est précisément la situation du Niger. Niamey a pris le contrôle opérationnel de la Société des mines de l’Aïr (Somaïr) en décembre 2024, puis l’a nationalisée par une ordonnance du 19 juin 2025. Orano, qui en détenait 63,4 %, qualifie l’opération d’expropriation sans indemnisation et a saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements ; selon son communiqué, le tribunal arbitral a ordonné le 23 septembre 2025 au Niger de « ne pas vendre, ni céder ni même faciliter le transfert » de l’uranium de la Somaïr. Nous avons décrit la relance par l’État, avec la société publique TSUMCO créée en mai 2026.

L’ampleur du stock varie selon les sources : environ 1 500 tonnes selon Reuters en décembre 2025, environ 1 400 selon Camer.be, plus de 1 800 selon La Nouvelle Tribune. Fin novembre 2025, un convoi d’environ 1 050 tonnes a quitté Arlit, selon une source sécuritaire citée par Reuters ; Orano a déclaré n’avoir aucune information sur sa destination. Faute de corridor, le convoi est resté bloqué : la frontière avec le Bénin est fermée depuis 2023, et le Foreign Policy Research Institute situait encore les camions à la base aérienne de Niamey en avril 2026. La France soupçonne Moscou d’être l’acheteur, selon Camer.be ; Niamey dément et aucune vente n’est confirmée. Fin septembre 2026, à la tribune des Nations unies, le Premier ministre Ali Mahaman Lamine Zeine a annoncé que le Niger vendrait lui-même son uranium.

La logistique, nouveau pouvoir de négociation

L’uranium est une marchandise dangereuse de classe 7, qui exige emballages certifiés, contrôles radiologiques et autorisations de chaque pays traversé. Les routes sont rares. Au Malawi, Lotus Resources prépare sa première expédition depuis la mine de Kayelekera par la Zambie et le port namibien de Walvis Bay, avec Orano NPS, la filiale logistique du groupe français, faute de place sur la liaison Dar es Salaam-Singapour. Le 8 octobre 2026, la société a annoncé un préfinancement pouvant atteindre 30 millions de dollars, adossé à ses stocks, et des progrès sur les autorisations d’exportation. Une acceptation industrielle assortie de conditions n’est pas une livraison accomplie : les premiers envois vers l’usine de Malvési, en France, restent soumis à des analyses indépendantes.

La Namibie, troisième producteur mondial avec 7 333 tonnes en 2024, illustre l’autre face du problème : ses principales mines sont contrôlées par des groupes chinois qui alimentent leur propre parc de réacteurs. Pour les États africains, la leçon est la même d’un bout à l’autre du continent : sans route d’exportation, sans compte chez un convertisseur et sans projet de transformation, la souveraineté sur la mine ne garantit pas la souveraineté sur la valeur. La maîtrise des corridors et des contrats est un objectif aussi concret que l’ambition industrielle.

Sources

  • Agence Ecofin, « Orano, échange de stocks, logistique : comment l’uranium passe de la mine aux centrales nucléaires », 17 octobre 2026.
  • World Nuclear Association, « World Uranium Mining Production » ; « Uranium Enrichment », Nuclear Fuel Report 2025.
  • AIEA, étapes du cycle du combustible et transport des matières ; Cameco, prix de l’uranium au 30 septembre 2026.
  • Orano (Business Wire), décision du tribunal CIRDI, 26 septembre 2025 ; Reuters via Mining.com, 1er décembre 2025 ; Foreign Policy Research Institute, 24 avril 2026 ; Camer.be via AllAfrica, 28 septembre 2026.
  • Lotus Resources, annonces du 1er avril et du 8 octobre 2026 ; Yellow Cake, résultats annuels, 15 juillet 2026.

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