Rebranding Africa Forum 2026 23 & 24 octobre 2026 · Bruxelles « Systèmes de santé en Afrique :
Innover pour soigner,
Soigner pour développer. »
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Lydia Mutyebele : 3 médecins pour 10 000 Africains

Lydia Mutyebele Ngoi, en portrait
Lydia Mutyebele Ngoi, en portrait
Lydia Mutyebele Ngoi. Photo : DR, transmise à la rédaction.

Lydia Mutyebele Ngoi : « Le transfert de compétences est un réel moteur »

Longtemps cantonnées au rôle de pourvoyeuses de fonds, les diasporas africaines disposent aussi de compétences, de réseaux et d’une capacité d’innovation à mettre au service des systèmes de santé du continent. À l’approche de la 12e édition du Rebranding Africa Forum, prévue les 23 et 24 octobre 2026 à Bruxelles, Lydia Mutyebele Ngoi, députée fédérale belge et conseillère communale de la Ville de Bruxelles, plaide pour des partenariats plus équitables, sans éluder la responsabilité des États dans l’accès aux soins et les conditions de travail des soignants.

Depuis Bruxelles, quel rôle les diasporas africaines peuvent-elles jouer dans la transformation des systèmes de santé du continent, au-delà des transferts financiers individuels ?

Les transferts de la diaspora africaine financent prioritairement la consommation des ménages, la scolarisation et les dépenses de santé.

On constate, de façon globale, que les systèmes de santé se développent en Afrique. Il existe des disparités considérables d’un pays ou d’une région à l’autre, mais le mouvement reste réel. Et c’est notamment grâce aux diasporas, à leurs transferts financiers, mais aussi au partage de leurs compétences.

Le transfert de compétences est un réel moteur pour le développement des infrastructures et du personnel de santé africain. Les diasporas africaines sont très présentes dans les services de santé, et donc dans les cursus universitaires relatifs à la santé. Cette formation de qualité peut ensuite être utilisée pour le bien de l’Afrique lorsque ces personnes décident de travailler sur le continent ou de partager leurs compétences avec les services de santé africains.

L’Europe attire de nombreux médecins et infirmiers formés en Afrique. Comment construire une coopération qui respecte leur mobilité tout en limitant l’affaiblissement durable des systèmes africains ?

Ce mouvement est la preuve du développement africain, mais on remarque en effet qu’il crée une « fuite des cerveaux ». À l’instar de celle dont ont bénéficié les États-Unis, des personnes compétentes issues de pays moins développés partent vers des pays offrant des salaires suffisants, notamment en Europe. Chaque année, 70 000 professionnels qualifiés quittent l’Afrique, alors qu’elle ne compte que trois médecins pour 10 000 habitants, contre 37 en Europe.

Il faut donc des perspectives. Il faut donner aux jeunes diplômés des raisons de croire en une vie meilleure dans leur pays. Et il ne faut pas s’inquiéter : les études montrent que, lorsqu’un pays commence à se développer et à former de mieux en mieux sa population, l’émigration de cette population éduquée augmente, car on forme plus vite que l’on ne développe une économie. Mais le mouvement finit par se résorber à partir d’un certain seuil de développement ou de revenus, particulièrement quand l’État met en place des politiques publiques efficaces et permet à l’économie privée de s’épanouir.

Il est donc important de renforcer les financements publics des systèmes de santé africains, de garantir des conditions de travail dignes et respectueuses ainsi que des salaires suffisants, parallèlement au renforcement des institutions publiques et démocratiques. Cela doit redonner confiance aux citoyens pour qu’ils deviennent acteurs de leur avenir et de celui de leur pays.

Dans quelle mesure des villes comme Bruxelles peuvent-elles devenir des espaces de coopération entre institutions européennes, diasporas, chercheurs, entreprises et systèmes de santé africains ?

Bruxelles dispose d’un puissant atout : c’est un cœur institutionnel, économique et culturel bouillonnant, avec les institutions européennes et multilatérales, ses diasporas du monde entier et une société civile engagée et internationale. Mais ce potentiel ne se concrétisera pas sans volonté politique. Faire de Bruxelles un véritable espace de coopération en santé avec l’Afrique exige des financements publics solides pour la coopération au développement. La 12e édition du Rebranding Africa Forum, qui se tient les 23 et 24 octobre 2026 à Bruxelles sur le thème des systèmes de santé africains, illustre ce potentiel. Mais sans engagement politique fort, ces espaces de réflexion restent déconnectés des réalités vécues par les populations.

La volonté européenne et belge de mieux collaborer avec l’Afrique, c’est-à-dire de profiter des synergies et des besoins complémentaires, va de pair avec l’envie des Africains d’une collaboration plus respectueuse et équitable avec l’Europe. Ces deux mouvements peuvent et doivent cohabiter. Bruxelles cristallise ces mouvements, car elle est le lieu où le monde entier se rencontre, en l’occurrence les diasporas, les délégations africaines et les institutions européennes et multilatérales.

Les inégalités d’accès aux soins touchent aussi les populations d’origine africaine vivant en Europe. Quels enseignements de l’expérience bruxelloise pourraient nourrir le débat africain sur des systèmes plus inclusifs ?

En Belgique, les personnes aux revenus les plus faibles consacrent 8 % de leurs revenus aux soins, six fois plus que les ménages aisés. Ces inégalités frappent de plein fouet les populations d’origine africaine, surreprésentées parmi les 37,8 % de Bruxellois vivant sous le seuil de pauvreté.

La santé est un secteur essentiel, qu’on ne peut laisser seul face à une privatisation incontrôlée ou sans intervention solidaire publique. Si on ne veut pas d’un système à l’américaine, la réponse politique doit être structurelle. Il faut rendre la santé accessible, universelle et proche des citoyens. Nous devons renforcer la sécurité sociale, protéger et renforcer les infrastructures publiques de santé, généraliser le tiers payant, aider le patient à la hauteur de ses besoins et renforcer les maisons médicales de quartier. Ce modèle de soins primaires communautaires est précisément ce que de nombreux systèmes de santé africains cherchent à construire.

Comment passer d’une diaspora souvent perçue comme pourvoyeuse de fonds à une diaspora considérée comme partenaire de compétences, d’investissement et d’innovation ?

Transformer ce regard sur les diasporas africaines ne peut pas se résumer à les encourager à collaborer davantage ; ce serait faire peser sur des individus ce qui relève aussi de la responsabilité collective des États. La vraie question est celle de la reconnaissance : la Belgique intègre-t-elle suffisamment les diasporas africaines dans ses mécanismes de coopération au développement, de diplomatie et d’échanges économiques avec ses partenaires africains ? C’est un mouvement qui se met en place et que je soutiens. Le citoyen doit être au cœur de toute décision politique. Les diasporas deviendraient réellement de véritables actrices de la coopération belge avec l’Afrique.

Mais il ne faut pas non plus sous-estimer la capacité des diasporas à s’organiser et à créer leurs propres canaux d’échanges de compétences et de coopération. Que ce soit directement entre secteurs ou de façon plus institutionnalisée, je constate que les diasporas sont de mieux en mieux organisées et cela profite à tous, en Afrique comme ici.

Enfin, pour changer ce regard, il faut aussi faire évoluer le discours associé au rôle des diasporas. Oui, il y a des transferts de fonds significatifs, mais c’est aussi à nous de mettre en avant tout ce qui est fait par ailleurs. Le secteur de la santé sur lequel vous m’interrogez est significatif et peut servir d’exemple parlant pour changer le récit associé à la diaspora. Avec la santé, nous pouvons mettre en avant les compétences de la diaspora et l’impact social et concret qu’elle peut avoir dans les pays africains, au-delà de ses apports purement financiers.

Propos recueillis par Suzanne Chevalier

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