L’or des ADF rapporterait à ce groupe armé affilié à l’État islamique entre 1 et 1,6 million de dollars par an sur les seuls sites aurifères de Manguredjipa, au Nord-Kivu, selon un rapport de l’organisation américaine The Sentry publié le 27 octobre 2026. L’ONG estime que ce métal est devenu la première source de financement des Forces démocratiques alliées (ADF), après le déclin de leurs canaux extérieurs visés par des sanctions américaines. Pourquoi couper les transferts d’argent n’a-t-il pas suffi ?
Des sanctions qui visaient les transferts, pas le métal
Le 23 juillet 2024, le département du Trésor des États-Unis a désigné, en vertu du décret présidentiel 13224, trois personnes présentées comme des facilitateurs de l’État islamique en Afrique de l’Est, centrale et australe. L’une d’elles est décrite par Washington comme un opérateur basé en Afrique du Sud et en Zambie, impliqué dans le transfert physique de fonds d’Afrique du Sud vers la République démocratique du Congo (RDC). Le communiqué ne nomme pas les ADF, mais la « filiale congolaise » de l’État islamique, que Washington a désignée organisation terroriste étrangère.
The Sentry écrit que ces canaux extérieurs « ont commencé à diminuer fin 2024 » après des sanctions américaines contre des « facilitateurs clés », sans préciser lesquelles. Le Groupe d’experts des Nations unies sur la RDC avait relevé ce basculement dans son rapport du 11 juin 2026 (S/2026/466) : moins d’argent de l’État islamique, plus de revenus locaux. Les experts décrivent une taxation « principalement coercitive » à Irumu, Mambasa (Ituri) et Lubero (Nord-Kivu), notamment sur le cacao, et des rançons souvent comprises entre 2 000 et 5 000 dollars.
Comment l’or des ADF rejoint le marché
Selon The Sentry, l’or de conflit fournit désormais l’essentiel du financement du groupe, devant le cacao, le racket et les enlèvements. Son conseiller politique principal, Sasha Lezhnev, résume : « L’or illicite est désormais la principale source de financement » du groupe en RDC (traduction de la rédaction). Le rapport « Gold-Backed Brutality » s’appuie, selon l’ONG, sur plus de 100 entretiens.
Selon un représentant d’une coopérative minière, cité anonymement par Reuters, les combattants se sont installés dans la zone de Manguredjipa à la mi-2024 ; il affirme aussi que certains habitants ont coopéré contre rémunération. Le rapport fait de l’enlèvement « l’épine dorsale » des effectifs du groupe, qui fournit main-d’œuvre et recrues.
Le métal transite ensuite, selon The Sentry, par l’axe Beni-Kasindi et par Butembo, avant de rejoindre acheteurs, affineurs et circuits d’exportation en Ouganda.
L’estimation de 1 à 1,6 million de dollars n’est pas une comptabilité du groupe : The Sentry l’a calculée à partir des parts de revenus observées chez d’autres groupes armés, et elle ne couvre qu’une zone. L’ONG évalue les ADF à 600 à 700 combattants en février 2026.
Un ruisseau dans un flux de 6,4 milliards de dollars
Le rapport onusien donne l’échelle du marché où cet or se dissout. L’Ouganda a enregistré en 2025 des exportations d’or d’environ 62 tonnes, pour 6,4 milliards de dollars, en hausse d’environ 30 % en volume. Les exportations officielles de l’Ituri n’ont atteint que 559 kilogrammes. Les experts jugent la hausse ougandaise « largement attribuable » à de l’or originaire de RDC.
Ces constats portent sur l’or congolais en général, surtout celui du territoire de Djugu, et non spécifiquement sur celui des ADF. Les experts estiment qu’un seul pôle d’exploitation, entre Mabanga et Nizi, a produit de 3 à 8 tonnes entre mars 2024 et mars 2026, soit 300 à 800 millions de dollars. Dès mars 2022, le Trésor américain écrivait que plus de 90 % de l’or congolais sortait en contrebande vers des États voisins, dont l’Ouganda et le Rwanda, où il est souvent affiné puis exporté, notamment vers les Émirats arabes unis.
Pourquoi couper les transferts ne suffit pas
Rapportée aux exportations ougandaises de 2025, la recette estimée des ADF à Manguredjipa pèse au plus 0,025 % environ, un ordre de grandeur calculé par la rédaction. Vitale pour quelques centaines de combattants, elle reste invisible dans un tel flux. Une sanction gèle les avoirs de personnes identifiées ; elle n’empêche pas un groupe armé de prélever régulièrement, sur place, une part du métal extrait.
Une fois mélangé à d’autres lots chez un acheteur agréé, cet or devient difficile à distinguer. Washington a déjà visé ce maillon dans un autre dossier : en mars 2022, le Trésor a sanctionné une raffinerie installée en Ouganda et des sociétés aux Émirats et en Belgique, pour de l’or lié à des groupes armés du Sud-Kivu, sans rapport avec les ADF. La rédaction n’a identifié, au 30 octobre 2026, aucune désignation américaine visant des acheteurs d’or des ADF.
The Sentry demande au Conseil de sécurité de l’ONU, aux États-Unis, au Royaume-Uni et à l’Union européenne d’enquêter sur les chaînes reliant l’est de la RDC aux réseaux ougandais de négoce, d’affinage et d’exportation. Sa directrice exécutive, Justyna Gudzowska, appelle à « s’en prendre aux financiers, aux négociants en or et aux facilitateurs », selon Reuters. Les gouvernements ougandais et congolais n’avaient pas répondu dans l’immédiat à l’agence.
La répression seule a ses limites. Tout l’or congolais ou ougandais n’est pas issu de zones armées, et des contrôles indiscriminés pénaliseraient de nombreux ménages qui vivent de l’orpaillage. Pour détourner les creuseurs des circuits armés, l’État doit offrir des points d’achat accessibles, des paiements rapides et des liquidités.
Ce que le dossier de l’or des ADF dit de l’est congolais
The Sentry recommande aussi à l’Ouganda de maintenir ses troupes dans le cadre des accords conclus avec Kinshasa, et à la RDC de traiter la menace des ADF au même rang que celle du M23, dans une région où la crise compte six millions de déplacés.
Trois indicateurs diront si la réponse progresse : les volumes achetés par les circuits officiels, l’écart de prix entre marchés légal et clandestin, et les recettes publiques réellement perçues. Ailleurs sur le continent, l’or artisanal pose la même équation de sécurité. Reste à rendre la vente légale plus sûre et plus rémunératrice que les circuits tenus par des hommes armés.