Le 28 octobre 2026, l’espagnol Técnicas Reunidas a annoncé un contrat avec le groupe Dangote pour livrer deux reformeurs à hydrogène au complexe d’engrais Dangote de Gode, en Éthiopie, une usine prévue pour 3 millions de tonnes d’urée par an et dont le coût dépasse désormais 4 milliards de dollars. Le capital est nigérian et éthiopien. Les licences, les procédés brevetés et les équipements critiques sont, pour l’essentiel, européens.
Un contrat d’équipement, pas la construction de l’usine
Selon le communiqué de Técnicas Reunidas, le contrat couvre la conception, l’achat, la fabrication et la livraison FOB (franco à bord, c’est-à-dire chargés au port de départ) de deux reformeurs. Ces équipements transforment le gaz naturel et la vapeur en hydrogène, matière première de l’ammoniac, lui-même transformé en urée. Leur capacité annoncée dépasse 200 000 normo-mètres cubes d’hydrogène par heure, et la livraison est prévue dans un délai maximal de 18 mois.
Le contrat sera exécuté par sa division TR-Tecnical, sous licence technologique du danois Topsoe. Le montant n’a pas été divulgué. Técnicas Reunidas intervient ici comme fournisseur d’un équipement critique, ni maître d’œuvre ni constructeur de l’ensemble.
Le projet lui-même n’est pas neuf. NotreAfrik avait rapporté en octobre 2025 le lancement de l’usine d’engrais de Dangote en Éthiopie, alors chiffrée à 2,5 milliards de dollars. Le fait nouveau est l’attribution d’une pièce maîtresse de l’installation.
Gode, un projet passé de 2,5 à plus de 4 milliards de dollars
Le complexe est porté par une coentreprise détenue à 60 % par le groupe Dangote et à 40 % par Ethiopian Investment Holdings (EIH), le fonds souverain éthiopien. L’accord d’actionnaires a été signé en août 2025 et les travaux ont commencé en octobre 2025, selon Reuters repris par Fertilizer Daily le 21 mai 2026.
En mai 2026, après une visite du site avec le Premier ministre Abiy Ahmed, Aliko Dangote a porté l’enveloppe à plus de 4 milliards de dollars. L’élargissement comprend un gazoduc d’environ 110 kilomètres, une centrale électrique de 120 mégawatts, une unité d’emballage en polypropylène et une unité de mélange d’engrais NPK (azote, phosphore, potassium) de 2 millions de tonnes. Le calendrier initial prévoyait 40 mois de travaux.
Le gaz viendra du champ de Calub, dans le bassin de l’Ogaden. En mars 2026, Dangote a signé avec le groupe chinois GCL un contrat d’approvisionnement de 25 ans évalué à environ 4,2 milliards de dollars, selon plusieurs médias dont Bloomberg et The Guardian Nigeria. Les volumes n’ont pas été publiés.
Qui fournit les technologies de l’usine d’engrais Dangote ?
Les reformeurs ne sont qu’une brique. Le 1er décembre 2025, l’italien Saipem a annoncé deux contrats de licence et d’ingénierie de base pour six unités d’urée du groupe, quatre au Nigeria et deux en Éthiopie. Elles utilisent la technologie brevetée Snamprogetti, avec une capacité de 4 235 tonnes par jour chacune, présentée par Saipem comme un record mondial.
La carte des fournisseurs se lit ainsi :
- Topsoe (Danemark) : licences de six unités d’ammoniac de 2 500 tonnes par jour, dont deux à Gode, selon la presse spécialisée, et licence des reformeurs de Técnicas Reunidas.
- Saipem (Italie) : technologie d’urée et ingénierie de base, plus une lettre d’intention, qui n’est pas une attribution ferme, pour les études d’avant-projet détaillé de Gode.
- Thyssenkrupp Uhde Fertilizer Technology (Allemagne) : technologie de granulation, au moins pour les unités nigérianes.
- Técnicas Reunidas (Espagne) : les deux reformeurs à hydrogène.
- Engineers India Limited (Inde) : gestion de projet pour les quatre nouvelles unités de Lekki, au Nigeria, selon le quotidien ThisDay.
Ce schéma n’est pas propre à l’engrais. La raffinerie de Lekki a fait le même choix, comme le montre le recours de la raffinerie Dangote à l’intelligence artificielle de l’américain Honeywell. Le capital est africain ; le savoir-faire breveté est acheté.
Une valeur qui quitte le continent sur toute la vie de l’usine
Une licence de procédé ne se paie pas qu’une fois. Catalyseurs, assistance technique et modifications passent souvent par le détenteur du procédé pendant toute la vie de l’installation. C’est là que se loge une part durable de la valeur, et elle reste au Danemark, en Italie ou en Espagne.
Il serait simpliste d’exiger que chaque composant soit fabriqué en Afrique : les grands procédés d’ammoniac et d’urée sont détenus par une poignée de groupes. La question porte sur ce que les contrats laissent sur place. Formation d’ingénieurs éthiopiens, maintenance assurée localement, achats auprès de sous-traitants nationaux : aucune de ces clauses n’a été rendue publique à ce jour pour Gode.
À ce stade, aucun ensemblier chargé de construire l’ensemble du complexe n’a été annoncé publiquement, dans les sources consultées. Les chantiers de génie civil et de montage, ceux qui mobilisent le plus de main-d’œuvre sur place, restent donc à attribuer.
Le vrai test : le prix de l’engrais au champ
L’enjeu agricole est lourd. Environ 80 % des engrais utilisés en Afrique subsaharienne sont importés, et la région n’en applique qu’environ 20 kilogrammes par hectare, contre près de 135 en moyenne mondiale, selon un bulletin de l’IFDC (International Fertilizer Development Center) et de l’AFIDA, l’association africaine de l’industrie des engrais, publié le 28 juillet 2026.
L’Éthiopie est le premier importateur d’engrais d’Afrique subsaharienne, avec près de 1,97 million de tonnes en 2024 selon l’IFDC. Une usine de 3 millions de tonnes d’urée dépasserait ce volume, toutes catégories d’engrais importées confondues, et ouvrirait la porte à l’export régional. Cette comparaison est un calcul de la rédaction : l’urée ne remplace ni le phosphore ni le potassium.
Encore faut-il que l’engrais atteigne les exploitants à un prix abordable et au bon moment. Entre la sortie d’usine et le champ s’ajoutent le transport depuis la région Somali, le stockage, le crédit aux distributeurs et les subventions. Addis-Abeba devra aussi arbitrer entre marché intérieur et devises de l’export. Le débat rejoint celui sur la santé des sols africains.
Gode dira si l’Afrique se contente d’héberger des usines d’engrais ou si elle apprend aussi à concevoir, entretenir et améliorer les équipements qui les font tourner. Les quatre indicateurs à suivre sont la part des achats confiés à des entreprises éthiopiennes, les emplois qualifiés créés, les volumes réservés au marché intérieur et le prix payé par l’agriculteur.