Le 26 octobre 2026, le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a proposé d’amender l’accord-cadre du bassin du Nil, en vigueur depuis le 13 octobre 2024 sans l’Égypte, pour y faire entrer les quatre pays restés en dehors. Le Caire, qui tire plus de 98 % de ses ressources en eau renouvelables du fleuve, cherche à rouvrir un texte que six États appliquent déjà.
Bassin du Nil : ce que l’Égypte propose
La proposition a été formulée au palais d’Ittihadiya, au Caire, devant les délégations de la 9e Semaine de l’eau du Caire. Selon Daily News Egypt et l’Egyptian Gazette, le président al-Sissi a appelé à un cadre « inclusif » du bassin, obtenu par « un amendement convenu ou un protocole annexé » examiné au sein du Conseil des ministres de l’eau du bassin.
Le ministre des Ressources en eau et de l’Irrigation, Hani Sewilam, et le ministre des Affaires étrangères, Badr Abdelatty, assistaient à la rencontre. Le président a aussi demandé, pour le Nil oriental, la notification préalable des projets, l’échange d’études et la consultation entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie. Selon Daily News Egypt, il a affirmé que l’eau « ne peut pas être exploitée à des fins politiques ».
La veille, le 25 octobre 2026, Hani Sewilam avait ouvert le terrain. D’après le Service d’information de l’État égyptien (SIS), il a plaidé pour un « cadre juridique fondé sur le consensus » qui tienne compte des intérêts de tous les pays, en présentant la notification préalable comme un atout pour la réussite des projets plutôt qu’un frein. Il a aussi fait état de 36 projets « finançables » identifiés avec les pays du sud du bassin, sans annonce de financement signé.
Un accord en vigueur depuis le 13 octobre 2024
Le texte visé est l’Accord-cadre de coopération sur le bassin du fleuve Nil (Cooperative Framework Agreement, CFA), dit accord d’Entebbe. Selon l’annonce officielle de l’Initiative du bassin du Nil (NBI), il a été négocié par neuf pays riverains, dont l’Égypte et le Soudan. Il est entré en vigueur après sa signature et sa ratification par le Burundi, l’Éthiopie, le Rwanda, la Tanzanie et l’Ouganda, et l’adhésion du Soudan du Sud. L’Union africaine, dépositaire, a confirmé la date le 4 septembre 2024.
La présidence égyptienne n’a pas nommé les quatre pays hors de l’accord. Par déduction à partir de la liste de la NBI, il s’agit de l’Égypte, du Soudan, du Kenya et de la République démocratique du Congo (RDC). L’annonce de 2024 précise que le texte « reste ouvert » à leur adhésion « à tout moment ».
Le détail compte : selon la NBI, tous les articles du CFA sauf un ont été approuvés par les neuf pays, Égypte et Soudan compris. L’article en suspens a été renvoyé en annexe, à trancher dans les six mois suivant l’installation d’une Commission du bassin du fleuve Nil (Nile River Basin Commission, NRBC), appelée à remplacer la NBI.
Pourquoi Le Caire et Khartoum restent dehors
L’Égypte et le Soudan reprochent au CFA de ne pas respecter les accords de 1902, 1929 et 1959, rappelle l’agence Anadolu. Le dernier attribue 55,5 milliards de mètres cubes (m³) par an à l’Égypte et 18,5 milliards au Soudan, et leur donne un droit de veto sur les ouvrages d’amont susceptibles de réduire ou de décaler les débits. Les six États parties défendent l’inverse : le CFA vise, selon leur annonce de 2024, à « corriger des déséquilibres historiques » dans l’accès aux eaux du fleuve.
Le différend n’est donc pas d’opposer bâtisseurs et opposants aux barrages. Il porte sur qui garantit les volumes en année sèche, qui partage les données hydrologiques et qui arbitre en cas de litige.
Les chiffres de la dépendance égyptienne
Selon les chiffres présentés par le président al-Sissi, le bassin reçoit environ 2 050 milliards de m³ de pluie par an, dont seulement 84 milliards environ, soit 4 à 5 %, atteignent Assouan. L’Égypte, qui ne reçoit en moyenne que 18 millimètres de pluie par an, compte quelque 110 millions d’habitants et 10 millions de résidents étrangers. La disponibilité tombe à environ 473 m³ par personne et par an.
Pour tenir, le pays réutilise déjà environ 23 milliards de m³ d’eau par an, selon la même intervention. Chaque mètre cube qui manque à Assouan se paie en eau recyclée, en récoltes perdues ou en denrées importées.
L’Éthiopie répond par l’« hydro-diplomatie »
En amont, le calcul est inverse. Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) a « effectivement doublé » la capacité de production électrique du pays, selon l’Agence de presse éthiopienne (ENA). L’opérateur Ethiopian Electric Power (EEP) fait état de recettes d’exportation d’électricité supérieures à un demi-milliard de dollars sur le dernier exercice, dont 52 % liées au barrage. Pour son directeur général, Ashebir Balcha, l’ouvrage est « bien plus qu’un projet d’infrastructure ». Nous avions détaillé les trois nouveaux barrages annoncés par Addis-Abeba sur le Nil bleu.
Les clients de cette électricité sont le Kenya, Djibouti, le Soudan et la Tanzanie. Le Soudan est ainsi à la fois opposant au CFA aux côtés du Caire et acheteur de courant éthiopien. Le 26 octobre 2026, le ministère éthiopien de l’Eau et de l’Énergie a ouvert sa propre Semaine de l’eau en appelant à l’« hydro-diplomatie » et au partage d’informations, sans répondre directement à la proposition égyptienne, selon Addis Standard.
Une Commission du bassin du Nil encore attendue
L’offensive diplomatique égyptienne ne se limite pas au fleuve. Le 4 octobre 2026, Le Caire s’était aligné avec l’Érythrée, le Soudan et la Somalie pour réserver la sécurité de la mer Rouge aux États riverains, face à une Éthiopie qui réclame un accès à la mer. En février 2026, Badr Abdelatty avait déjà porté à Nairobi, auprès du président kényan William Ruto, un message de rejet des « mesures unilatérales ».
Le Kenya et la RDC, qui n’ont pas ratifié le CFA, sont les cibles naturelles de cette diplomatie. L’installation effective de la NRBC n’a pas pu être confirmée par NotreAfrik au 30 octobre 2026. Aucune réponse officielle des six États parties à la proposition du Caire n’était publiée à cette date.