Le gouvernement fédéral nigérian a annoncé le 28 octobre 2026 qu’il présenterait le lendemain, à Bruxelles, aux industriels européens un programme d’extension de 1 million d’hectares de cultures arboricoles, le cacao nigérian en tête. L’argument est taillé pour le règlement européen sur la déforestation (RDUE) : des plantations cartographiées et tracées « dès le premier plant ». Ni budget, ni calendrier, ni répartition par culture n’ont été publiés.
Un plan présenté à Bruxelles, sans budget ni calendrier
L’annonce figure dans un communiqué conjoint diffusé par le ministère fédéral de l’Information le 28 octobre 2026. Il émane du bureau de gestion du projet d’amélioration de l’agrobusiness et de la productivité (AgPE PMO), rattaché à la vice-présidence, et de la Plateforme agrobusiness UE-Nigeria (EUNAP). Ce n’est donc pas le ministère de l’Agriculture qui porte le dossier, mais un service de la vice-présidence.
La présentation était prévue le jeudi 29 octobre 2026, lors d’une rencontre d’affaires entre origines cacaoyères d’Afrique de l’Ouest et industriels européens, en format hybride. L’EUNAP, gérée par la société Agribusiness Register Limited, l’organise grâce à une subvention de Global Gateway, la stratégie d’investissement extérieur de l’Union européenne. L’Association européenne du cacao (ECA), dont les membres représentent environ 95 % du broyage européen, la soutient.
« Le Nigeria présente à l’industrie européenne un plan, pas une promesse », a déclaré Kingsley Uzoma, assistant spécial principal du président Bola Tinubu chargé de l’agrobusiness (traduction). Roland Oroh, directeur du projet EUNAP, résume la demande des acheteurs : « échelle, régularité et preuve ». Au 30 octobre 2026, aucun accord signé ni volume contractualisé n’avait été rendu public, et les noms des quatre projets phares nigérians présentés aux investisseurs restent inconnus.
Un million d’hectares, pas seulement de cacao
Le périmètre compte. Le communiqué parle de « cultures arboricoles », le cacao devant y prendre « une part prépondérante ». Présenter le plan comme un million d’hectares de cacaoyers serait inexact. Le pays revendique déjà plus de 350 000 familles de cacaoculteurs sur plus de 1,4 million d’hectares.
D’après l’Organisation internationale du cacao (ICCO), dans son bulletin publié le 30 mai 2025, le Nigeria a produit 350 000 tonnes de fèves en 2023-2024. Il est quatrième mondial, derrière la Côte d’Ivoire, le Ghana (449 000 tonnes) et l’Équateur (419 000 tonnes), et juste devant le Cameroun (320 000 tonnes). Cela représente environ 8 % d’une offre mondiale estimée à 4,37 millions de tonnes.
Rapportée aux surfaces revendiquées, cette récolte donne un rendement d’environ 250 kilos par hectare. Ce calcul de la rédaction croise deux sources de dates différentes, mais il pose la vraie question : planter plus, ou produire mieux ? Rénover les vergers vieillissants exerce moins de pression foncière qu’une extension, qui exige des droits fonciers clairs.
Le cacao nigérian face au RDUE
Le RDUE (règlement 2023/1115), modifié par le règlement 2025/2650 du 19 décembre 2025, s’appliquera le 30 décembre 2026 aux grandes et moyennes entreprises, selon la Commission européenne. Les micro et petites entreprises ont jusqu’au 30 juin 2027. Tout lot de cacao vendu dans l’Union devra être rattaché à des parcelles géolocalisées, non déboisées après le 31 décembre 2020.
L’enjeu est direct : l’Union européenne absorbait plus de 60 % des exportations nigérianes de cacao, selon les chiffres cités lors d’une table ronde organisée par la vice-présidence à Abuja en août 2025 (Agence de presse du Nigeria). La promesse de traçabilité « dès le premier plant » répond aux trois questions des acheteurs : où l’on plante, comment chaque parcelle est suivie et comment l’extension évite la perte de forêt. Mais elle ne règle pas le cas des 1,4 million d’hectares déjà en production, dont dépendra la récolte de 2026-2027.
La traçabilité a aussi un coût. Si ces dépenses retombent sur les petits exploitants, la conformité peut rogner leur marge au lieu de l’améliorer. Le communiqué ne dit pas qui paiera. Les négociations européennes sur le RDUE ont d’ailleurs fait l’objet d’un lobbying intense des chocolatiers.
Transformer sur place : une capacité encore floue
Abuja attend de l’Europe trois choses : des contrats d’achat de long terme, des co-investissements dans la transformation et des partenariats de région à région. Un contrat d’achat sécurise un débouché, mais sa valeur pour le planteur dépend du prix, de l’indexation, des exigences de qualité et du partage des risques.
Sur la transformation, la ligne du gouvernement a déjà vacillé. Le 19 juillet 2026, après des propos présidentiels compris comme l’annonce d’une interdiction d’exporter des fèves brutes, le ministre de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire, Abubakar Kyari, a rectifié : « Notre objectif est la valeur ajoutée, pas une interdiction d’exporter » (traduction, Premium Times).
Le gouvernement revendique une capacité de broyage de plus de 120 000 tonnes par an et une usine de 70 000 tonnes en construction à Sagamu, dans l’État d’Ogun. Aucun taux d’utilisation de ces usines ne figure dans les documents officiels consultés. Or une usine ne crée de valeur que si elle tourne.
Qui captera la valeur du million d’hectares ?
La réponse dépend moins de la surface que de la gouvernance. Le Comité national de gestion du cacao (NCMC), installé le 2 août 2022, souffre de difficultés de financement selon Nairametrics. En mai 2025, le Conseil exécutif fédéral a approuvé un projet de loi créant un Office national de gestion du cacao, chargé de réguler le marché et de prêter aux producteurs à taux préférentiel. Son adoption par l’Assemblée nationale n’a pas pu être vérifiée.
Le marché nigérian, libéralisé, n’a ni prix garanti au producteur ni régulateur unique doté de moyens. Le Nigeria a pourtant signé, le 14 juillet 2026, la déclaration créant une alliance de quatre pays producteurs lancée à Abuja, qui promet de sortir du modèle d’exportation de fèves brutes.
Les indicateurs à suivre sont connus : hectares réellement plantés ou rénovés, rendement par hectare, revenu net des planteurs, part des fèves broyées au Nigeria et emplois industriels créés. Un hectare planté ne donne pas de récolte commerciale immédiate. D’ici là, sans régulateur financé ni contrats chiffrés, le million d’hectares risque de servir surtout à sécuriser l’approvisionnement des broyeurs européens plutôt que les revenus des cultivateurs nigérians.