Le projet de potasse de Banio, dans le sud du Gabon, a besoin d’environ 480 millions de dollars pour construire sa mine. Contrairement à un titre qui a circulé le 3 novembre 2026, cette somme n’est pas levée : c’est le coût d’investissement estimé, et le bouclage financier est visé pour août ou septembre 2027. Washington, qui n’a engagé qu’une avance de 3 millions de dollars, s’est placé tôt pour peser sur la suite.
480 millions de dollars : un devis, pas une levée
Le 3 novembre 2026, le site Financial Afrik a titré que Millennial Potash « lève » 480 millions de dollars pour Banio. Le corps de son article dit autre chose : l’entreprise « recherche » ce financement et « finalise actuellement les accords de levée de fonds ». Aucun communiqué de la société annonçant un tel financement n’a été trouvé. La confusion n’est pas nouvelle : en juillet 2025, des médias gabonais parlaient déjà d’un « accord de 500 millions de dollars ».
Le chiffre vient de l’évaluation économique préliminaire (PEA, Preliminary Economic Assessment) publiée le 23 avril 2024 par Millennial Potash, société canadienne cotée à la Bourse de croissance de Toronto. Elle chiffre l’investissement initial à 480 millions de dollars, dont environ 62 millions d’imprévus, pour 800 000 tonnes par an de chlorure de potassium. La PEA précise elle-même que ses coûts sont des ordres de grandeur, à plus ou moins 30 %.
Le calendrier a été détaillé à l’agence Reuters par le président du conseil d’administration, Farhad Abasov, selon Mining Weekly (27 octobre 2026) et Gabonreview (28 octobre). La demande de permis d’exploitation doit débuter au premier trimestre 2027. La construction pourrait démarrer fin 2027 ou début 2028, sous réserve du financement, puis il faudrait 18 à 24 mois pour produire. La société envisage aussi de démarrer à 1 ou 1,2 million de tonnes par an, ce qui pourrait modifier le coût.
Ce que Washington a réellement engagé
Le 8 juillet 2025 à Washington, en présence du président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema, Millennial a signé un accord de développement de projet avec la Société américaine de financement du développement international (DFC). Selon le communiqué de la société, il porte sur 3 millions de dollars au plus, versés par étapes pendant l’étude de faisabilité. Sans intérêt ni garantie, la somme devient remboursable dès que l’entreprise obtient le financement de la construction. C’est une avance remboursable sous condition, pas la « subvention » décrite par plusieurs médias.
Le communiqué de la DFC du 9 juillet 2025 présente Banio comme « la première mine de potasse d’Afrique » et limite son objet à l’étude de faisabilité définitive. Le directeur général de Millennial, Jason Wilkinson, y souligne que la DFC « a la capacité » d’aider à financer la suite : une capacité, pas un engagement.
Agence Ecofin écrit le 2 novembre 2026 que la DFC envisage de financer plus tard la construction et les infrastructures, mais qu’aucun engagement américain contraignant d’investissement ou d’achat n’existe. Nous n’avons trouvé aucune trace publique d’une démarche de la banque américaine d’import-export (EXIM) sur Banio, ce qui ne prouve pas qu’il n’en existe aucune.
Pourquoi la potasse de Banio intéresse Washington
La raison tient dans la dépendance américaine. Selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), cité par Ecofin, les importations nettes ont couvert 92 % de la consommation de potasse du pays en 2025, venues à 79 % du Canada et à 12 % de la Russie entre 2021 et 2024. La potasse et les phosphates ont rejoint en 2025 la liste américaine des minéraux critiques.
Les phosphates suivent le même chemin. En juin 2026, la Maison-Blanche a déclaré une urgence sur l’approvisionnement en engrais phosphatés et suspendu pour huit mois certains droits sur ceux du Maroc, selon Ecofin. En Tunisie, le département d’État finance un programme d’environ 1,5 million de dollars pour le gisement de phosphate de Gasaat, de la société australienne PhosCo.
Dans les deux cas, Washington ne paie pas les mines : il finance des études pour être présent quand se négocient la dette et les contrats d’achat. C’est l’analyse de la rédaction, pas une stratégie annoncée. Le même intérêt se lit sur le cobalt congolais.
Qui exportera, qui achètera
Les débouchés ne sont pas d’abord américains. La PEA calcule ses recettes avec un prix moyen de 387 dollars la tonne et un fret vers le Brésil, grand importateur de potasse. En octobre 2026, la société citait des acheteurs potentiels aux États-Unis, au Brésil, en Asie et en Afrique, sans en nommer aucun. Aucun contrat d’achat n’est public.
Le minerai serait transformé près de Mayumba, d’où partirait l’export ; selon le site de Millennial, une première phase portuaire est achevée. Le prêteur qui structurera la dette pèsera souvent sur les contrats d’enlèvement qui la garantissent. Un financement de la DFC donnerait donc à Washington une place dans la chaîne, même si les tonnes partent vers le Brésil. Les engrais restent pourtant un enjeu africain, comme le rappelle la filière engrais ouverte par l’UEMOA.
Ce que gardera le Gabon : tout se jouera dans la convention
Pour Banio, aucune convention minière n’a été publiée, et aucune participation de l’État n’a été annoncée. Le code minier issu de la loi n° 037/2018 accorde à l’État 10 % gratuits dans les sociétés d’exploitation, avec une option sur 25 % de plus, selon le guide juridique Chambers. Le régime des « substances souveraines » (décret du 2 juillet 2024, participation de 35 %) vise l’or, l’argent, l’uranium, le diamant, les gemmes et les terres rares : la potasse n’y figure pas dans le texte consulté.
La PEA retient une redevance de 7,5 % et un impôt sur les sociétés de 30 %. Calcul de la rédaction : 800 000 tonnes à 387 dollars font environ 310 millions de dollars de recettes par an, soit de l’ordre de 23 millions de redevance. Ce chiffre reste théorique tant que l’assiette n’est pas fixée.
Le capital n’est pas encore consolidé : Millennial détient 80 % d’Equatorial Potash, propriétaire du projet, selon Mining Weekly (16 avril 2026). Libreville a par ailleurs retiré 52 permis miniers après audit en octobre 2026. La convention fixera la vraie part gabonaise : participation, redevance, emplois et usage du port, bien plus que le devis.








