Le 29 octobre 2026, à Genève, le président ivoirien Alassane Ouattara a fait de la transformation du cacao la preuve que la Côte d’Ivoire peut sortir de l’exportation brute : 41 % des fèves transformées sur place lors de la campagne 2024-2025, selon son discours. Le Conseil du café-cacao (CCC) avançait pourtant 30 % pour la campagne 2025-2026. Et même broyé en Côte d’Ivoire, le cacao laisse l’essentiel de la valeur du chocolat hors du pays.
Le chef de l’État s’exprimait au siège de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dans le cadre de sa série de conférences présidentielles, après un mot d’accueil de la directrice générale Ngozi Okonjo-Iweala. Il a repris à son compte la « re-globalisation » qu’elle défend, définie dans le compte rendu publié par l’OMC comme un processus visant à rendre la mondialisation plus large, plus résiliente et plus inclusive. Dans le texte diffusé par la présidence ivoirienne, l’idée « invite à repenser la mondialisation plutôt qu’à s’en détourner ».
Le message central, selon l’OMC : la re-globalisation offre aux pays en développement l’occasion de dépasser leur spécialisation traditionnelle dans l’exportation de produits primaires. Encore faut-il savoir ce que l’on mesure quand on parle de transformation.
Transformation du cacao : 41 % ou 30 % ?
Le texte du discours est précis : « Le taux de transformation pour la campagne 2024-2025 est estimé à 41 % ». La présidence ne donne ni le tonnage broyé ni la base de calcul, production ou exportations.
Le régulateur de la filière dit autre chose. Le 1er septembre 2026, à l’ouverture des 10es Journées nationales du cacao et du chocolat à Abidjan, le directeur général du CCC, Yves Brahima Koné, a annoncé, selon l’Agence ivoirienne de presse (AIP), 650 000 tonnes transformées pendant la campagne 2025-2026, soit un taux de 30 %. En décembre 2024, le même responsable déclarait déjà à l’AIP que « seulement 30 % des fèves sont transformées localement ».
Les deux chiffres ne portent pas sur la même campagne, et aucune des sources consultées n’explique l’écart. Une récolte plus abondante en 2025-2026 ferait mécaniquement baisser le taux à tonnage broyé égal, mais cette explication n’est pas établie. Ce qui l’est : l’outil industriel tourne loin de son plein régime. Le CCC chiffre la capacité installée à 1 155 000 tonnes, soit environ 56 % d’utilisation pour 650 000 tonnes broyées (calcul de la rédaction), et prévoit 1 344 000 tonnes pour la campagne 2026-2027.
Broyer n’est pas fabriquer du chocolat
Les usines ivoiriennes produisent surtout des produits intermédiaires : pâte, beurre et poudre de cacao, revendus aux chocolatiers étrangers. Le broyage exige des équipements, de l’énergie et des compétences, et il crée des emplois. Mais la formulation, les marques et la distribution, là où se forment les plus grosses marges, restent largement en aval, hors du pays.
Une étude de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du bureau d’études BASIC, publiée en 2020 sur les chaînes du chocolat vendu en France à partir de cacao ivoirien, ghanéen, équatorien et camerounais, donne l’ordre de grandeur : 18,6 % de la valeur totale reste dans les pays producteurs, 70 % revient aux marques et aux distributeurs. Les chiffres datent de six ans et le marché a beaucoup changé depuis ; aucune étude plus récente du même type n’a été trouvée.
Un taux de transformation de 41 % ne signifie donc pas que la Côte d’Ivoire capte 41 % de la valeur d’une tablette. Ce sont deux indicateurs différents, et seul le premier figure dans le discours de Genève. Pour le planteur, la question se pose encore autrement : le prix bord champ du cacao pour la campagne 2026-2027 ne dépend pas du taux de broyage national.
Anacarde, or, pétrole : la même promesse
Le président a étendu la démonstration à la noix de cajou : « En 2025, la part de la production orientée vers la transformation locale a atteint environ 43 % », avec l’objectif d’« au moins 80 % de transformation locale à l’horizon 2030 ». Il a dit vouloir « transformer toutes nos matières premières (l’or, le pétrole, le caoutchouc, le gaz, le manganèse, le nickel, etc.) ».
Le financement repose sur le privé. Le Plan national de développement (PND) 2026-2030 attend « plus de 70 % » d’investissements privés, selon le discours. Le pari rejoint le constat d’Aliko Dangote sur les milliards que l’Afrique perd faute d’industrie.
Pour asseoir sa crédibilité, Alassane Ouattara a cité une croissance d’environ 7 % par an en moyenne entre 2012 et 2025 et une note de 4 sur 6 à l’évaluation des politiques et institutions nationales (CPIA) de la Banque mondiale, qui place le pays au deuxième rang selon le discours. Ces chiffres de croissance ne disent rien de la rémunération des producteurs ni du partage des marges dans une filière.
Ce que la re-globalisation devra prouver
Selon le compte rendu de l’OMC, le président ivoirien a posé ses conditions : infrastructures, compétences, accès au financement, transferts de technologie et règles commerciales qui aident les pays les plus vulnérables. Il a présenté la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) comme un levier pour élargir les débouchés des entreprises ivoiriennes et bâtir des chaînes de valeur régionales, une promesse que notre Grand Format sur le jour où l’Afrique a regardé ses frontières confronte aux réalités du terrain. Une chocolaterie qui vise le marché africain a besoin d’acheteurs, d’électricité fiable, d’emballages et de transport à coût compétitif.
Trois mesures permettraient de juger le résultat mieux qu’un taux de broyage : la valeur ajoutée nette créée par tonne de cacao transformée, la part de cette valeur qui revient aux planteurs et aux salariés, et la part des produits finis vendus sous des marques contrôlées localement. Aucune n’est publiée aujourd’hui de façon régulière.
La filière sort d’une année agitée, marquée par la chute du prix du cacao et un fonds de réserve contesté. Le discours de Genève fixe une ambition claire. Son test se lira dans les prochains chiffres du CCC : la capacité de 1 344 000 tonnes annoncée pour 2026-2027 sera-t-elle utilisée, et le taux de transformation remontera-t-il vers les 41 % affichés à l’OMC ?