30 juin 2026 : le jour où l’Afrique a regardé ses frontières

Hillbrow, Johannesburg, quartier d immigration en Afrique du Sud

Le grand format NotreAfrik · Afrique du Sud. Le 30 juin n’existe dans aucune loi. Pourtant, des milliers d’Africains ont fait leurs valises. Enquête sur une date fantôme devenue le miroir des fractures de l’intégration africaine.

Vue de Hillbrow et de sa tour, quartier d'immigration au cœur de Johannesburg, Afrique du Sud
Hillbrow, à Johannesburg : l’un des quartiers les plus cosmopolites et les plus marqués par l’immigration en Afrique du Sud. Photo : Bertrand van der Berg, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Prologue · Une date qui n’existe pas

Le 30 juin n’existe dans aucune loi. Pourtant, des milliers d’Africains ont fait leurs valises.

Marché informel près de Hillbrow, Johannesburg — étals de rue et commerce de proximité
Marché informel près de Hillbrow, à Johannesburg : l’économie de proximité où se croisent commerçants locaux et migrants. Photo : Joonas Lyytinen, Wikimedia Commons, CC BY 2.5

Le 30 juin 2026 ne figure dans aucun texte de loi sud-africain. Aucun décret présidentiel, aucune décision du Parlement ni aucun règlement administratif n’impose aux ressortissants étrangers de quitter le territoire à cette date. Pourtant, depuis plusieurs semaines, elle s’est imposée comme une véritable échéance politique. Non pas parce que l’État l’a décidée, mais parce que plusieurs mouvements anti-immigration, relayés par les réseaux sociaux et des campagnes de mobilisation locales, ont présenté cette journée comme un ultimatum adressé aux étrangers vivant en Afrique du Sud. En quelques jours, une date juridiquement inexistante est devenue suffisamment crédible pour modifier le comportement de milliers de personnes. Ce paradoxe n’a rien d’anecdotique. Il rappelle qu’en période de fortes tensions sociales, la peur peut parfois produire des effets plus immédiats que la loi elle-même.

À Durban, cette inquiétude a pris un visage bien réel. Sur le site de l’ancien Drive-In, transformé en point de rassemblement provisoire, des familles originaires du Malawi, du Zimbabwe ou du Mozambique attendent un bus affrété par leur ambassade ou par des associations communautaires. Les images diffusées par plusieurs médias africains montrent des valises empilées, des enfants assis sur des couvertures et des parents tentant de joindre des proches restés de l’autre côté de la frontière. Parmi eux figurent aussi bien des travailleurs en situation régulière que des personnes dont le statut administratif est plus précaire. Beaucoup vivent en Afrique du Sud depuis plusieurs années. Certains y ont créé un commerce, d’autres y ont fondé une famille ou y exercent un métier devenu indispensable à l’économie locale. Tous partagent désormais la même interrogation : faut-il partir avant que les menaces ne deviennent des violences ?

Cette scène n’est malheureusement pas sans précédent. Les émeutes xénophobes de 2008 avaient fait plus de soixante morts et provoqué le déplacement de dizaines de milliers de personnes. D’autres vagues de violences ont éclaté en 2015 puis en 2019, rappelant que les tensions dirigées contre les ressortissants africains ne relevaient pas d’un accident isolé mais d’une fragilité persistante de la société sud-africaine. L’année 2026 ne marque donc pas l’apparition d’un phénomène inédit ; elle révèle la capacité de simples appels diffusés par des groupes militants à réactiver un traumatisme collectif profondément ancré dans la mémoire des migrants installés dans le pays.

Le gouvernement sud-africain a, de son côté, condamné les appels à l’auto-expulsion et rappelé que seule la puissance publique est habilitée à appliquer les lois relatives à l’immigration. Les autorités ont annoncé un renforcement du dispositif policier autour des rassemblements annoncés afin d’éviter que les violences des années précédentes ne se reproduisent. Cette réaction officielle n’a pourtant pas suffi à rassurer les populations concernées. Lorsqu’une société a déjà connu plusieurs épisodes de violences ciblées, les déclarations institutionnelles peinent souvent à dissiper une peur nourrie par l’expérience.

L’émotion provoquée par cette séquence dépasse largement l’Afrique du Sud. Au Malawi, les autorités ont organisé des opérations de rapatriement pour les ressortissants souhaitant rentrer. Au Zimbabwe et au Mozambique, les représentations diplomatiques ont renforcé leurs dispositifs d’assistance consulaire. Des organisations de défense des droits humains ont appelé Pretoria à garantir la sécurité de toutes les personnes vivant sur son territoire, tandis que plusieurs responsables africains rappelaient que les migrations régionales constituent depuis des décennies l’un des fondements de l’économie de l’Afrique australe.

Une autre réalité mérite toutefois d’être soulignée. Les principales victimes de cette crise ne tentent pas de rejoindre l’Europe ou l’Amérique du Nord. Elles cherchent simplement à vivre dans un autre pays africain. Ce détail, souvent éclipsé par les débats sur l’immigration mondiale, donne à cette séquence une portée particulière. L’Afrique découvre que les tensions liées à la mobilité ne sont plus seulement un sujet de politique internationale ; elles deviennent progressivement une question centrale de son propre projet d’intégration.

C’est précisément à cet endroit que commence cette analyse. Car réduire les événements du 30 juin à une succession de faits divers ou à une nouvelle flambée de xénophobie reviendrait à passer à côté de leur véritable signification. Derrière les bus quittant Durban, derrière les commerces fermés par précaution et derrière les familles qui préfèrent partir avant que la situation ne se dégrade, se dessine une interrogation beaucoup plus profonde. Comment un continent qui affirme vouloir construire un marché commun, renforcer ses chaînes de valeur régionales et promouvoir la libre circulation peut-il encore voir des citoyens africains quitter précipitamment un pays africain par crainte d’autres Africains ?

Cette question ne concerne pas uniquement Pretoria. Elle traverse l’ensemble des cinquante-cinq États membres de l’Union africaine. Elle interroge les politiques économiques des pays de départ, les capacités d’intégration des pays d’accueil, la solidité des institutions continentales et, plus profondément encore, la nature même du lien politique qui unit aujourd’hui les peuples africains. Le 30 juin n’est donc pas le sujet de ce dossier. Il en est le point de départ.

Acte I · L’Afrique du Sud n’a pas inventé cette histoire

Elle ne peut pourtant pas s’y soustraire.

La tentation est grande de présenter la crise du 30 juin 2026 comme une singularité sud-africaine. Les images de familles quittant Durban, les appels lancés par les mouvements anti-immigration et les souvenirs des violences de 2008, 2015 ou 2019 semblent confirmer l’idée d’un pays qui aurait progressivement tourné le dos à l’héritage de Nelson Mandela. Cette lecture possède une force symbolique indéniable. Elle est pourtant historiquement incomplète. Car si l’Afrique du Sud occupe aujourd’hui le devant de la scène, elle n’a ni inventé la méfiance envers les migrants africains, ni inauguré les expulsions massives de ressortissants venus des pays voisins.

L’histoire postcoloniale du continent montre au contraire que les crises économiques ont régulièrement conduit des gouvernements africains à transformer les étrangers en variables d’ajustement politique. En novembre 1969, le gouvernement ghanéen de Kofi Abrefa Busia adopte l’Aliens Compliance Order, un décret obligeant plusieurs centaines de milliers d’étrangers, principalement originaires du Nigeria, du Togo et de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), à régulariser leur situation ou à quitter le pays dans un délai extrêmement court. Quatorze ans plus tard, en janvier 1983, le Nigeria de Shehu Shagari ordonne à son tour l’expulsion de près de deux millions de ressortissants ouest-africains, dont une majorité de Ghanéens. Les sacs de voyage en toile plastique utilisés par les familles contraintes de partir donneront naissance à l’expression devenue célèbre : « Ghana Must Go ». Ironie de l’histoire, le pays qui expulsait en 1983 accueillait lui-même, quelques années auparavant, des centaines de milliers de travailleurs étrangers venus soutenir son économie pétrolière.

Ces précédents rappellent une réalité souvent oubliée dans les débats contemporains : la xénophobie politique n’est pas une exception sud-africaine ; elle constitue l’une des pathologies récurrentes des périodes de ralentissement économique sur le continent. À chaque fois que la croissance s’essouffle, que les finances publiques se tendent ou que le chômage progresse rapidement, la tentation apparaît de désigner l’étranger comme responsable d’un malaise dont les causes sont en réalité beaucoup plus profondes. L’Afrique du Sud s’inscrit donc dans une histoire africaine plus longue. Ce constat n’a pas pour vocation de relativiser les violences actuelles. Il permet simplement d’éviter un piège analytique consistant à faire de Pretoria un cas totalement isolé.

L’Afrique du Sud possède néanmoins une singularité qu’aucun autre État africain ne partage. Contrairement au Ghana de 1969 ou au Nigeria de 1983, elle porte un héritage politique exceptionnel. Pendant plusieurs décennies, la lutte contre l’apartheid a constitué l’une des principales causes communes du continent. Des milliers de militants de l’African National Congress ont trouvé refuge dans des pays voisins. La Tanzanie, la Zambie, le Mozambique, l’Algérie ou encore l’Éthiopie ont accueilli des combattants, facilité leur formation ou soutenu diplomatiquement leur combat. Lorsque Nelson Mandela quitte clandestinement l’Afrique du Sud en 1962 pour rechercher des soutiens sur le continent, c’est notamment grâce à un document de voyage fourni par l’Éthiopie qu’il peut entreprendre ce périple. En juin 2026, le directeur général de l’World Health Organization, Tedros Adhanom Ghebreyesus, rappellera d’ailleurs cette histoire en évoquant une « trahison tragique » de la solidarité africaine qui avait permis de vaincre l’apartheid.

C’est précisément cette mémoire qui rend la situation actuelle si sensible. Les critiques adressées à Pretoria ne reposent pas uniquement sur les violences observées. Elles s’appuient sur une attente morale particulière. Le pays qui fut soutenu par toute l’Afrique durant son combat pour la liberté est aujourd’hui attendu comme le garant d’un idéal panafricain qu’il avait lui-même contribué à incarner. C’est ce décalage entre la mémoire collective et la réalité contemporaine qui explique pourquoi chaque nouvel épisode de violences suscite une émotion dépassant largement les frontières sud-africaines.

Mais cette lecture morale ne suffit pas davantage à expliquer la crise. Les violences de 2026 ne sont pas organisées par l’État comme pouvaient l’être certaines expulsions du passé. Elles émergent principalement de mouvements citoyens, de collectifs anti-immigration et de campagnes menées sur les réseaux sociaux, dans un contexte où les autorités apparaissent parfois davantage en réaction qu’en initiative. Cette différence est essentielle. Elle montre que le problème ne réside plus uniquement dans des décisions gouvernementales ; il touche désormais à la capacité de l’État à conserver le monopole du débat public et de la contrainte légitime sur les questions migratoires.

Cette évolution renvoie directement aux fractures internes de la société sud-africaine. Depuis la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud est parvenue à construire l’une des démocraties les plus solides du continent, mais elle demeure également l’une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Les promesses économiques de 1994 n’ont pas bénéficié à tous avec la même intensité. Une partie importante des populations vivant dans les townships continue d’être confrontée à un chômage massif, à des services publics défaillants et à une forte précarité. Dans cet environnement, les discours politiques qui attribuent les difficultés économiques à la présence d’étrangers trouvent un terrain particulièrement favorable.

Ce constat ne doit cependant conduire à aucune simplification. Les premiers responsables de cette situation ne sont ni les commerçants zimbabwéens installés dans les quartiers populaires de Johannesburg, ni les ouvriers malawites employés sur les chantiers, ni les chauffeurs mozambicains qui assurent les liaisons régionales. Les tensions migratoires ne constituent que la manifestation visible d’un problème beaucoup plus profond : l’incapacité persistante du modèle économique sud-africain à produire une croissance suffisamment inclusive pour absorber durablement un chômage structurel supérieur à 30 % de la population active. Tant que cette réalité demeurera, chaque ralentissement économique offrira un terrain fertile aux entrepreneurs politiques de la colère.

Comprendre cette dimension historique permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à faire de l’Afrique du Sud un monstre moral isolé du reste du continent. La seconde reviendrait à banaliser les violences actuelles au prétexte que d’autres États africains ont, eux aussi, connu des épisodes comparables. La réalité est plus exigeante. L’Afrique du Sud n’a pas inventé cette histoire, mais son passé lui impose aujourd’hui une responsabilité particulière. C’est précisément parce qu’elle fut longtemps le symbole vivant de la solidarité africaine que les événements du 30 juin interrogent désormais bien davantage que sa seule politique migratoire. Ils obligent à s’interroger sur les raisons pour lesquelles, malgré ces tensions récurrentes, des centaines de milliers d’Africains continuent de considérer l’Afrique du Sud comme leur principal horizon économique.

Acte II · Pourquoi l’Afrique du Sud attire encore

Ceux qui partent connaissent déjà les risques qu’ils encourent.

Spaza shop tenu par un commerçant étranger dans un township de Johannesburg, Afrique du Sud
Les spaza shops, cœur économique des townships et point de friction entre commerçants. Photo : Ejvanbelle, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Il existe un paradoxe que les images de Durban ne permettent pas de saisir immédiatement. Alors que les chaînes de télévision diffusent des familles préparant leur départ et que les réseaux sociaux relayent les appels des mouvements anti-immigration, des milliers d’autres Africains continuent, au même moment, d’emprunter les routes menant vers l’Afrique du Sud. Ce simple constat suffit à déplacer le regard. Si les violences xénophobes étaient devenues le facteur déterminant des décisions migratoires, les flux auraient dû s’interrompre depuis longtemps. Or ils persistent. Ils ralentissent parfois, se recomposent, empruntent des itinéraires différents, mais ils ne disparaissent pas. Comprendre cette permanence constitue probablement la première condition pour comprendre la crise actuelle.

À première vue, la réponse semble évidente : l’Afrique du Sud demeure la première économie industrialisée du continent austral. Pourtant, cette explication, souvent répétée, reste insuffisante. Depuis une quinzaine d’années, le pays accumule les difficultés : croissance faible, chômage structurel supérieur à 32 %, chômage des jeunes dépassant régulièrement 45 % selon Statistics South Africa, crise énergétique provoquée par les difficultés chroniques d’Eskom, ralentissement de l’investissement privé, dégradation des finances publiques et progression continue des inégalités. Aucun de ces indicateurs ne correspond à l’image traditionnelle d’un eldorado économique. Pourtant, à l’échelle de l’Afrique australe, l’Afrique du Sud continue d’exercer une force d’attraction que ses voisins peinent à concurrencer.

Cette contradiction s’explique d’abord par la structure même de l’économie régionale. L’Afrique du Sud représente à elle seule une part prépondérante du produit intérieur brut de la SADC. Ses infrastructures portuaires, son réseau bancaire, ses universités, ses hôpitaux, son industrie manufacturière, ses chaînes de distribution et son secteur minier continuent de concentrer des opportunités économiques sans équivalent dans la sous-région. Pour un jeune diplômé de Bulawayo, un artisan de Blantyre, un chauffeur routier de Beira ou un commerçant de Lubumbashi, la comparaison ne s’effectue pas entre Johannesburg et Londres. Elle s’effectue entre Johannesburg et la ville qu’il s’apprête à quitter. C’est cette comparaison régionale, et non une comparaison mondiale, qui explique la persistance des flux migratoires.

L’histoire économique de l’Afrique australe renforce encore cette dynamique. Dès le début du XXe siècle, les mines d’or du Witwatersrand recrutaient déjà des travailleurs venus du Lesotho, du Mozambique, du Malawi ou de l’actuel Zimbabwe. Des réseaux familiaux, communautaires et professionnels se sont progressivement constitués autour de cette mobilité régionale. Ils n’ont jamais véritablement disparu. Aujourd’hui encore, beaucoup de nouveaux arrivants ne partent pas vers l’inconnu ; ils rejoignent un frère, un cousin, un ancien voisin ou un compatriote déjà installé de longue date en Afrique du Sud. La migration n’est donc pas seulement une décision économique individuelle. Elle repose sur des réseaux sociaux anciens qui réduisent les risques liés au départ et facilitent l’installation.

Une autre dimension, souvent sous-estimée dans les analyses européennes, explique également cette attraction persistante. L’économie sud-africaine ne se résume pas à son secteur formel. Une partie importante de l’activité se développe dans l’économie informelle, où les possibilités d’entreprendre demeurent souvent plus nombreuses que dans plusieurs États voisins. Les spaza shops, les ateliers de réparation, les transports informels, les petits commerces, la restauration de proximité ou les services artisanaux offrent des débouchés que des économies plus administrées ou plus fragilisées rendent parfois impossibles. Cette réalité ne signifie pas que l’économie informelle soit exempte de violence, de corruption ou de pratiques illicites. Elle signifie simplement qu’elle constitue, pour de nombreux migrants, un espace où il demeure possible de créer une activité génératrice de revenus avec un capital initial limité.

C’est précisément cette réussite relative qui nourrit ensuite une partie des tensions. Plusieurs études consacrées aux spaza shops montrent que les commerçants étrangers développent souvent des stratégies collectives d’approvisionnement, mutualisent certains achats, réduisent leurs marges commerciales et proposent des horaires d’ouverture particulièrement étendus. Leur compétitivité est réelle. Elle ne relève pas uniquement d’une meilleure organisation. Elle s’explique aussi par une forte mobilisation familiale, des coûts de fonctionnement réduits et, dans certains cas, par l’utilisation de circuits d’approvisionnement transfrontaliers échappant partiellement aux structures commerciales traditionnelles. Cette réalité alimente un débat complexe. Pour certains économistes, elle illustre la capacité entrepreneuriale des migrants. Pour une partie des commerçants sud-africains, elle constitue au contraire la preuve d’une concurrence devenue impossible à soutenir. Comprendre cette perception est indispensable, non pour la légitimer, mais pour éviter de réduire les tensions à un simple réflexe irrationnel de rejet.

À cette dimension économique s’ajoute une donnée plus discrète mais tout aussi déterminante : la solidité relative des institutions sud-africaines. Malgré les difficultés rencontrées par l’État, le pays conserve des universités reconnues, un système judiciaire indépendant, une presse particulièrement dynamique et un environnement des affaires qui demeure plus structuré que dans plusieurs pays voisins. Pour un étudiant congolais, un médecin zimbabwéen ou un ingénieur mozambicain, l’Afrique du Sud représente également un espace où les perspectives professionnelles, académiques ou entrepreneuriales restent plus nombreuses qu’ailleurs dans la région.

Cette réalité explique pourquoi les violences de 2026 ne provoquent pas un effondrement des flux migratoires. Elles modifient les trajectoires, renforcent la prudence, déplacent certains itinéraires, mais elles ne suppriment pas les causes profondes de la mobilité. Tant que les écarts de développement resteront aussi importants entre les économies de la région, l’Afrique du Sud continuera d’attirer une partie des populations voisines, même lorsque son propre modèle économique traversera des périodes de grande fragilité.

C’est précisément ce paradoxe qui rend la crise actuelle si difficile à résoudre. Les autorités sud-africaines cherchent à répondre à une pression migratoire qui ne résulte pas uniquement de leur politique nationale, mais de déséquilibres régionaux beaucoup plus anciens. Les migrants, eux, continuent de considérer l’Afrique du Sud comme la destination la plus prometteuse de la sous-région, non parce qu’ils ignorent les risques, mais parce que les alternatives leur paraissent souvent encore moins favorables. Le véritable point de départ de cette crise ne se situe donc pas à la frontière sud-africaine. Il commence plusieurs centaines de kilomètres plus au nord, dans des États qui, depuis des années, voient partir une partie de leur jeunesse sans parvenir à lui offrir des perspectives suffisamment crédibles pour inverser cette dynamique. C’est cette autre face de l’équation qu’il faut désormais examiner.

Acte III · Les États qui fabriquent leurs diasporas

Poste-frontière de Beitbridge entre le Zimbabwe et l'Afrique du Sud, principal corridor migratoire d'Afrique australe
Beitbridge, principale porte d’entrée des migrants zimbabwéens vers l’Afrique du Sud. Photo : Macvivo (English Wikipedia), Wikimedia Commons, CC BY 3.0

La crise sud-africaine est généralement racontée depuis Johannesburg, Durban ou Pretoria. Les caméras filment les violences, les commerces incendiés, les rassemblements de migrants ou les interventions de la police. Cette focale est compréhensible : c’est là que les événements se déroulent. Elle produit néanmoins un angle mort majeur. En concentrant toute l’attention sur le pays d’accueil, elle laisse dans l’ombre les pays de départ. Or aucune analyse sérieuse des migrations africaines ne peut faire l’économie d’une question pourtant essentielle : pourquoi des centaines de milliers d’Africains continuent-ils à quitter leur pays alors même qu’ils connaissent les risques auxquels ils s’exposent en Afrique du Sud ?

Cette interrogation conduit immédiatement au Zimbabwe. Aucun autre pays n’illustre avec autant de force la manière dont un effondrement économique prolongé peut transformer l’émigration en stratégie nationale de survie. Au début des années 1980, l’ancien grenier agricole de l’Afrique australe figurait parmi les économies les plus prometteuses du continent. Quarante ans plus tard, des décennies de gouvernance autoritaire sous la ZANU-PF, les confiscations foncières mal préparées, les sanctions internationales, la désindustrialisation, l’hyperinflation historique des années 2000 et une perte durable de confiance des investisseurs ont profondément transformé le paysage économique du pays. La crise n’est donc pas le produit d’une simple succession de difficultés conjoncturelles ; elle résulte d’un modèle politique qui, pendant plusieurs décennies, a progressivement affaibli les capacités productives de l’État.

Cette évolution se lit directement dans les trajectoires migratoires. Des millions de Zimbabwéens vivent aujourd’hui hors de leur pays, principalement en Afrique du Sud, au Botswana, au Royaume-Uni ou en Australie. Les transferts financiers envoyés par cette diaspora représentent désormais une ressource économique majeure. Selon les données de la World Bank, les remises migratoires constituent chaque année plusieurs milliards de dollars et représentent une part significative du produit intérieur brut du pays. Derrière ces chiffres se cache une réalité politique rarement assumée : lorsque des centaines de milliers de citoyens travaillent à l’étranger, ils réduisent mécaniquement la pression exercée sur un marché national de l’emploi déjà incapable de les absorber. Les transferts qu’ils envoient soutiennent ensuite la consommation des ménages restés au pays, contribuant indirectement à amortir les effets de la crise économique.

Le Zimbabwe n’est pas un cas isolé. Au Malawi, l’économie demeure fortement dépendante de l’agriculture, secteur particulièrement vulnérable aux épisodes climatiques extrêmes qui se multiplient depuis plusieurs années. Les sécheresses, les inondations et la faiblesse de l’industrialisation limitent considérablement les possibilités d’emploi pour une population très jeune. Les départs vers l’Afrique du Sud ne relèvent donc pas uniquement d’un choix individuel. Ils s’inscrivent dans une stratégie familiale où un membre du foyer part travailler à l’étranger afin de financer les études des plus jeunes, les soins médicaux des parents ou les dépenses agricoles de la saison suivante.

Le Mozambique offre une autre illustration des déséquilibres régionaux. Les immenses réserves de gaz découvertes dans la province de Cabo Delgado avaient fait naître l’espoir d’une transformation économique majeure. Cet espoir s’est toutefois heurté à une insurrection djihadiste persistante, à plusieurs retards dans les investissements énergétiques et aux conséquences de catastrophes climatiques répétées. Là encore, l’émigration apparaît moins comme un projet d’enrichissement rapide que comme une stratégie d’adaptation face à l’incertitude.

La République démocratique du Congo complète ce tableau régional. Malgré des ressources minières parmi les plus importantes de la planète, l’est du pays demeure marqué par des conflits armés récurrents, des déplacements de population et une gouvernance extrêmement fragile. Les Congolais installés en Afrique du Sud appartiennent à des profils très différents : étudiants, commerçants, réfugiés, médecins, chercheurs, entrepreneurs ou travailleurs du secteur informel. Cette diversité rappelle que les migrations africaines ne peuvent jamais être réduites à une seule explication économique. Elles mêlent aspirations professionnelles, sécurité, formation, réseaux familiaux et parfois simple volonté de reconstruire une existence interrompue par la guerre.

Cette réalité place les gouvernements des pays de départ face à une contradiction rarement formulée publiquement. Chaque épisode de violences contre leurs ressortissants donne lieu à des protestations diplomatiques, à des convocations d’ambassadeurs ou à des opérations de rapatriement. Ces réactions sont parfaitement légitimes. Elles ne répondent toutefois qu’à la seconde moitié du problème. Car derrière chaque bus affrété pour ramener des migrants se cache une question beaucoup plus embarrassante : ces mêmes États seraient-ils réellement capables d’offrir un avenir à tous ceux qui reviendraient définitivement ?

La réponse est loin d’être évidente.

C’est ici que le débat devient politiquement sensible. Les gouvernements africains n’encouragent évidemment pas leurs citoyens à quitter le pays. Pourtant, beaucoup bénéficient indirectement de cette mobilité. Les transferts de fonds de la diaspora soutiennent la consommation intérieure, financent l’éducation, améliorent l’accès aux soins et contribuent parfois davantage à l’économie nationale que certains investissements étrangers. Au Lesotho, par exemple, les remises migratoires représentent historiquement une part considérable du revenu national. Au Zimbabwe également, elles constituent l’un des principaux amortisseurs sociaux du pays. Cette dépendance crée un paradoxe difficile à assumer : les États dénoncent les violences subies par leurs ressortissants à l’étranger tout en dépendant, dans une certaine mesure, des revenus générés par cette même émigration.

Il serait toutefois simpliste d’y voir une stratégie délibérée des gouvernements. La réalité relève davantage d’une adaptation progressive à des déséquilibres économiques devenus structurels. Lorsqu’un État ne crée plus suffisamment d’emplois, que son secteur privé peine à investir et que sa croissance démographique reste soutenue, la migration devient progressivement une composante implicite de son équilibre économique. Elle réduit la pression sur le marché du travail national tout en apportant des ressources financières indispensables aux familles restées sur place. Cette logique n’est ni spécifiquement africaine ni moralement acceptable comme politique publique. Elle constitue simplement l’une des conséquences les plus visibles des écarts persistants de développement au sein de la région.

La crise du 30 juin révèle ainsi une responsabilité souvent occultée par le débat médiatique. Les violences observées en Afrique du Sud ne peuvent être comprises sans interroger les politiques économiques, les modèles de gouvernance et les trajectoires de développement des pays de départ. Accuser exclusivement Pretoria reviendrait à ignorer une partie essentielle de l’équation. Mais l’inverse serait tout aussi erroné. Car même confrontée à ces déséquilibres régionaux, l’Afrique du Sud demeure tenue de garantir la sécurité de toutes les personnes vivant sur son territoire.

Cette double responsabilité constitue probablement le nœud de la crise actuelle. D’un côté, des États incapables d’offrir des perspectives suffisantes à une partie de leur jeunesse. De l’autre, une puissance régionale qui continue d’attirer ces populations tout en peinant désormais à absorber les conséquences sociales, économiques et politiques de cette attractivité. Entre les deux, des centaines de milliers d’hommes et de femmes deviennent les acteurs involontaires d’une mécanique régionale qui les dépasse largement.

Pour comprendre pourquoi cette mécanique débouche régulièrement sur des explosions de violence, il faut désormais quitter les cartes économiques et les statistiques migratoires pour revenir à l’échelle de la rue. Car ce n’est ni dans les sommets de l’Union africaine ni dans les rapports de la Banque mondiale que naissent les affrontements. Ils prennent forme dans les townships, les marchés populaires, les gares routières et les quartiers périphériques, là où la concurrence pour un emploi, un logement ou un simple commerce transforme les déséquilibres macroéconomiques en conflits quotidiens. C’est précisément cette géographie de la colère qui constitue le véritable théâtre de la crise sud-africaine.

Acte IV · La guerre des pauvres contre les plus pauvres

Rue d'un township sud-africain illustrant le chômage des jeunes et la précarité urbaine
Dans les townships, deux précarités se font concurrence pour les mêmes emplois. Photo : Gsalamander, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Si l’on voulait comprendre la crise sud-africaine uniquement à travers les statistiques nationales, les sommets diplomatiques ou les débats parlementaires, une dimension essentielle continuerait d’échapper au regard. Les tensions qui éclatent périodiquement contre les migrants ne naissent ni dans les quartiers d’affaires de Sandton, ni dans les bureaux du gouvernement à Pretoria, ni dans les grandes salles de conférence où se discutent les politiques migratoires. Elles prennent forme dans les townships, les quartiers populaires, les marchés informels et les périphéries urbaines où se concentre une population qui, plus de trente ans après la fin de l’apartheid, estime ne pas avoir bénéficié des promesses de la transition démocratique. C’est là, bien davantage qu’au sommet de l’État, que se joue aujourd’hui une partie de l’avenir du panafricanisme.

Cette réalité apparaît rarement dans les grands discours politiques. Pourtant, il suffit d’écouter les habitants de quartiers comme Alexandra, Diepsloot ou certaines zones de Durban pour mesurer la profondeur du malaise. Dans plusieurs reportages réalisés par la presse sud-africaine au cours des dernières années, des habitants expriment une frustration qui revient avec une remarquable constance. « Nous ne trouvons pas de travail, les services publics se dégradent, les logements manquent et personne ne nous écoute. » Ces témoignages ne constituent évidemment pas une justification des violences. Ils permettent en revanche de comprendre pourquoi les discours anti-immigration trouvent un écho auprès d’une partie de la population. La colère ne naît pas d’abord du voisin étranger. Elle naît du sentiment d’abandon.

Les données économiques confirment ce malaise. Selon Statistics South Africa, le taux de chômage officiel dépasse désormais 32 %, tandis que celui des jeunes franchit régulièrement la barre des 45 %. Dans certains townships, ces moyennes nationales apparaissent presque optimistes. Pour une partie importante de la jeunesse noire sud-africaine, l’emploi stable est devenu l’exception. Les difficultés d’accès au logement, la dégradation des services municipaux, les coupures d’électricité récurrentes liées à la crise d’Eskom et la progression du coût de la vie renforcent encore le sentiment que la démocratie politique n’a pas débouché sur une véritable émancipation économique.

C’est dans ce contexte qu’il faut analyser la place occupée par les migrants dans les quartiers populaires. Contrairement à une idée souvent véhiculée, ils ne sont pas massivement présents dans les secteurs les plus rémunérateurs de l’économie sud-africaine. Beaucoup travaillent dans la construction, la restauration, les transports, le gardiennage, l’artisanat ou le commerce de proximité. Ils exercent précisément les activités où la concurrence est la plus directe et où les marges économiques demeurent les plus faibles. Lorsqu’un entrepreneur préfère recruter un travailleur étranger prêt à accepter un salaire inférieur, ou lorsqu’un petit commerce parvient à pratiquer des prix plus compétitifs que ses concurrents, la tension prend immédiatement une dimension personnelle. Les déséquilibres macroéconomiques deviennent des conflits de voisinage.

Les spaza shops illustrent parfaitement cette dynamique. Ces petits commerces de quartier constituent l’une des principales infrastructures économiques des townships. Plusieurs études universitaires montrent que les commerçants somaliens, éthiopiens, bangladais, pakistanais mais aussi zimbabwéens ou mozambicains ont progressivement développé des réseaux d’approvisionnement collectifs particulièrement efficaces. Les achats groupés leur permettent de réduire leurs coûts et de proposer des prix plus attractifs que ceux de nombreux commerçants locaux. Cette efficacité économique est réelle. Elle ne relève ni du mythe ni d’une quelconque supériorité entrepreneuriale intrinsèque.

Mais cette réussite possède également une autre face, beaucoup moins souvent évoquée. Certains circuits d’approvisionnement fonctionnent en marge des réseaux commerciaux traditionnels, avec des pratiques fiscales parfois difficiles à contrôler, des systèmes informels de financement communautaire et, dans certains cas documentés par la recherche sud-africaine, des mécanismes de contrebande ou de fraude douanière qui alimentent une concurrence perçue comme déloyale par une partie des commerçants locaux. Généraliser ces pratiques à l’ensemble des migrants serait intellectuellement malhonnête. Les ignorer totalement reviendrait cependant à produire une analyse incomplète. La colère exprimée dans certains quartiers repose autant sur des perceptions que sur des expériences économiques concrètes. C’est précisément parce que ces deux dimensions se superposent qu’elle devient politiquement exploitable.

Les formations politiques l’ont parfaitement compris. Des organisations comme Operation Dudula ou certaines figures politiques d’ActionSA ont progressivement construit leur discours autour de cette frustration sociale. Leur stratégie consiste moins à convaincre que les migrants sont responsables de tous les problèmes qu’à leur attribuer une visibilité immédiate. Les causes profondes — faible croissance, corruption, gouvernance locale défaillante, insuffisance de l’investissement productif ou difficultés du système éducatif — demeurent abstraites. Le commerçant étranger installé au coin de la rue, lui, possède un visage. Il devient alors un bouc émissaire idéal.

Cette mécanique est connue des sociologues sous le concept de privation relative. Les individus ne comparent pas leur situation à celle des plus riches de la planète ; ils la comparent à celle de leurs voisins immédiats. Lorsqu’un jeune Sud-Africain sans emploi voit un commerçant étranger ouvrir une boutique prospère dans son quartier, il ne mesure pas les obstacles que ce dernier a dû surmonter pour y parvenir. Il constate uniquement que lui-même reste exclu d’une réussite qui semblait pourtant lui être promise après 1994. La frustration devient alors plus forte que les données économiques elles-mêmes.

Cette analyse ne doit conduire à aucune complaisance envers les violences. Les agressions dirigées contre des ressortissants étrangers demeurent des actes criminels qui engagent pleinement la responsabilité de l’État sud-africain. Mais une politique de sécurité, aussi ferme soit-elle, ne suffira jamais à faire disparaître les causes profondes de cette colère. Tant que des millions de jeunes continueront d’entrer sur le marché du travail sans perspective crédible d’insertion, tant que les services publics locaux resteront aussi fragiles et tant que les inégalités demeureront parmi les plus fortes du monde, chaque nouvel épisode de ralentissement économique offrira un terrain fertile aux entrepreneurs politiques de la peur.

C’est précisément là que réside le cœur de la crise sud-africaine. Ce qui se joue aujourd’hui dans les townships n’est pas un affrontement entre deux peuples. C’est la rencontre de deux vulnérabilités. D’un côté, des migrants qui ont quitté leur pays faute d’avenir. De l’autre, des citoyens sud-africains convaincus que l’avenir qui leur avait été promis ne leur appartient plus. Lorsque ces deux précarités se retrouvent en concurrence pour les mêmes emplois, les mêmes logements et les mêmes activités économiques, la violence cesse malheureusement d’être une anomalie. Elle devient le symptôme d’un modèle de développement qui n’a pas su transformer la victoire politique contre l’apartheid en prospérité suffisamment partagée.

Cette réalité oblige enfin à se méfier des slogans. Car les perceptions qui alimentent la colère populaire ne correspondent pas toujours aux données disponibles. Les mouvements anti-immigration parlent d’une invasion étrangère ; les statistiques racontent une histoire beaucoup plus nuancée. Encore faut-il accepter de les regarder. C’est précisément cette confrontation entre les représentations collectives et les faits mesurables qui constitue l’étape suivante de cette analyse.

Acte V · Les chiffres qui résistent aux slogans

Infographie comparant la population née à l'étranger en Afrique du Sud (2,4 à 3 millions selon Statistics South Africa) aux estimations gonflées des mouvements anti-immigration
Perception contre réalité : les chiffres de la population étrangère en Afrique du Sud. © Infographie NotreAfrik · Sources : Statistics South Africa, World Bank

Toutes les crises migratoires produisent leurs propres statistiques. Elles ne figurent dans aucun rapport officiel, ne reposent sur aucune méthodologie identifiable et circulent pourtant avec une rapidité remarquable. Elles naissent sur les réseaux sociaux, sont reprises dans les conversations quotidiennes, alimentent les discours politiques avant de finir, parfois, par remplacer les données produites par les institutions statistiques elles-mêmes. L’Afrique du Sud n’échappe pas à ce phénomène. Depuis plusieurs années, les mouvements anti-immigration affirment régulièrement que le pays compterait entre dix et quinze millions d’étrangers, voire davantage. Ces chiffres sont devenus des arguments politiques à part entière. Ils nourrissent l’idée selon laquelle la crise économique sud-africaine résulterait principalement d’une immigration devenue incontrôlable. Le problème est que les données disponibles racontent une histoire sensiblement différente.

Le recensement le plus récent publié par Statistics South Africa montre que les personnes nées à l’étranger représentent une part relativement limitée de la population sud-africaine, de l’ordre de quelques pourcents, soit environ 2,4 à 3 millions de personnes selon les méthodes de comptage retenues. Cette estimation ne prétend évidemment pas mesurer avec précision la population en situation irrégulière, par définition difficile à recenser. Elle rappelle néanmoins une évidence trop souvent oubliée : même en intégrant une marge d’incertitude importante, les ordres de grandeur avancés dans le débat politique dépassent largement ceux établis par les travaux démographiques. La controverse ne porte donc pas uniquement sur les migrations ; elle porte aussi sur la manière dont une société construit sa perception des migrations.

Cette première clarification est essentielle, mais elle ne suffit pas. Les mouvements anti-immigration ne fondent pas leur discours uniquement sur le nombre de migrants présents dans le pays. Ils avancent également une affirmation beaucoup plus sensible : les étrangers prendraient les emplois des Sud-Africains. Présentée de manière aussi générale, cette formule résiste mal à l’analyse économique. Présentée à l’échelle d’un township ou d’un chantier de construction, elle ne peut plus être balayée d’un revers de main.

Les économistes rappellent à juste titre que le marché du travail ne fonctionne pas comme un mécanisme où chaque emploi occupé par un migrant serait automatiquement retiré à un travailleur sud-africain. Les migrants créent également des entreprises, génèrent de l’activité économique, recrutent parfois des salariés locaux et participent au fonctionnement de secteurs entiers de l’économie. Cette observation demeure exacte. Elle ne doit cependant pas conduire à nier les tensions très concrètes qui existent dans certaines professions.

Dans le bâtiment, la restauration, la sécurité privée, les transports ou certains segments de l’économie informelle, plusieurs enquêtes menées par des chercheurs sud-africains montrent que des employeurs privilégient parfois une main-d’œuvre étrangère prête à accepter des rémunérations plus faibles, des horaires plus longs ou une moindre protection sociale. Pour un jeune Sud-Africain au chômage depuis plusieurs années, cette concurrence est une réalité vécue, non une construction idéologique. L’erreur consiste donc moins à reconnaître cette concurrence qu’à en faire l’explication unique d’un chômage qui dépasse aujourd’hui 32 % de la population active et plus de 45 % chez les jeunes selon les données officielles de Statistics South Africa.

Car les causes du chômage sud-africain sont beaucoup plus anciennes et beaucoup plus profondes. Elles tiennent à la faiblesse de la croissance depuis plus d’une décennie, aux difficultés chroniques d’Eskom qui pénalisent l’activité industrielle, à la désindustrialisation de certains territoires, aux insuffisances du système éducatif, aux difficultés d’insertion professionnelle des jeunes, mais également à des inégalités héritées de plusieurs décennies de ségrégation économique. Les migrants n’ont créé aucune de ces réalités. Ils s’insèrent simplement dans un marché du travail déjà profondément déséquilibré.

La même logique s’observe à propos des services publics. Les hôpitaux, les écoles ou les administrations locales sont régulièrement présentés comme saturés par l’arrivée de populations étrangères. Dans certains quartiers, cette pression existe effectivement. Elle est particulièrement visible dans les provinces frontalières ou dans les grandes métropoles. Mais attribuer la dégradation des services publics à la seule immigration reviendrait à ignorer des années de sous-investissement, de mauvaise gouvernance municipale, de corruption et de défaillances administratives largement documentées par les institutions sud-africaines elles-mêmes. Les migrants utilisent ces services ; ils n’en sont pas les seuls facteurs de fragilisation.

Ce décalage entre les perceptions et les données explique en partie la radicalisation du débat public. Les statistiques nationales décrivent des tendances générales. Les habitants des townships raisonnent à partir de leur expérience quotidienne. Si un quartier voit s’installer plusieurs nouveaux commerces tenus par des étrangers ou si un chantier recrute principalement une main-d’œuvre venue du Zimbabwe ou du Malawi, cette réalité locale peut sembler contredire les moyennes nationales. Les deux observations peuvent pourtant être vraies simultanément. C’est précisément cette coexistence entre des réalités locales très fortes et des données nationales plus nuancées qui rend le débat si difficile.

Les chiffres racontent également une autre histoire, beaucoup moins présente dans les controverses politiques : celle de l’interdépendance régionale. Selon la World Bank, les transferts financiers envoyés par les diasporas représentent une ressource essentielle pour plusieurs économies d’Afrique australe. Au Zimbabwe, ils atteignent chaque année plusieurs milliards de dollars et contribuent directement à la consommation des ménages. Au Lesotho, leur poids dans l’économie nationale figure parmi les plus élevés du continent. Ces données rappellent que les migrations ne constituent pas uniquement un défi pour les pays d’accueil ; elles sont également devenues un élément structurant de l’équilibre économique des pays de départ.

L’intérêt de ces chiffres n’est pas de disqualifier les inquiétudes exprimées par une partie de la population sud-africaine. Il consiste à rappeler qu’aucun slogan, aussi mobilisateur soit-il, ne peut résumer une réalité aussi complexe. Oui, des formes de concurrence existent sur certains marchés du travail. Oui, les services publics subissent des tensions réelles. Oui, les migrations posent des défis considérables à l’Afrique du Sud. Mais aucune de ces observations ne permet, à elle seule, d’expliquer une crise dont les racines plongent dans plusieurs décennies de déséquilibres économiques régionaux.

C’est précisément pour cette raison que les réponses exclusivement nationales montrent rapidement leurs limites. Derrière les chiffres se dessine une question beaucoup plus politique : l’Afrique cherche-t-elle simplement à organiser un vaste marché continental ou accepte-t-elle de construire les institutions capables d’accompagner la mobilité de ses propres citoyens ? C’est à cette interrogation que le projet panafricain est désormais confronté.

Acte VI · Le grand malentendu du panafricanisme

Sommet de l'Union africaine : chefs d'État réunis lors d'une session de l'Assemblée
Un sommet de l’Union africaine. Le continent célèbre la libre circulation dans les discours, mais le protocole de 2018 reste très faiblement ratifié. Photo : Union africaine (domaine public, CC0)

Au fil de cette enquête, une contradiction s’est progressivement imposée. L’Afrique du Sud ne peut être comprise sans ses voisins. Les migrations régionales ne peuvent être expliquées sans les déséquilibres économiques qui traversent l’Afrique australe. Les violences observées dans les townships ne peuvent être réduites à une simple question de sécurité publique. Une fois ces constats établis, une interrogation plus ambitieuse apparaît : pourquoi le continent semble-t-il aussi mal préparé à gérer une mobilité humaine qu’il affirme pourtant appeler de ses vœux depuis plusieurs décennies ?

La réponse tient peut-être à un glissement progressif du projet panafricain lui-même. Les pères fondateurs de l’intégration africaine imaginaient avant tout une communauté politique. Lorsque Kwame Nkrumah plaidait pour les « États-Unis d’Afrique », lorsque Julius Nyerere défendait l’unité continentale ou lorsque Patrice Lumumba évoquait le destin commun des peuples africains, leur réflexion dépassait largement les questions commerciales. Ils parlaient de souveraineté, de solidarité, de citoyenneté et d’émancipation collective. L’économie constituait un instrument. Elle n’était pas encore devenue le cœur du projet.

Soixante ans plus tard, le vocabulaire de l’intégration a profondément changé. Les sommets de l’African Union sont dominés par les discussions sur les chaînes de valeur régionales, les corridors logistiques, les plateformes numériques, les investissements, les infrastructures, les systèmes de paiement panafricains ou la African Continental Free Trade Area. Toutes ces avancées sont réelles et probablement indispensables au développement du continent. Elles traduisent cependant une évolution majeure : l’intégration africaine est progressivement devenue un projet économique avant d’être un projet citoyen.

La différence peut sembler théorique. Elle est en réalité au cœur de la crise sud-africaine. Car construire un marché commun ne signifie pas automatiquement construire une communauté politique. Les marchandises traversent les frontières selon des règles commerciales. Les citoyens, eux, transportent avec eux des identités, des attentes sociales, des droits, des besoins de protection et des aspirations professionnelles qui dépassent largement les seuls échanges économiques.

Cette distinction apparaît clairement lorsqu’on observe le destin du Protocole de l’Union africaine sur la libre circulation des personnes, adopté en 2018. Présenté comme l’un des piliers de l’Agenda 2063, ce texte ambitionne de faciliter progressivement la circulation, le séjour et l’établissement des citoyens africains à travers le continent. Pourtant, plusieurs années après son adoption, seules une poignée de ratifications ont été enregistrées, très loin du seuil nécessaire à son entrée en vigueur généralisée. Plus révélateur encore, plusieurs des principales puissances économiques africaines, dont l’Afrique du Sud, ne figurent pas parmi les États ayant franchi cette étape. Ce simple fait résume à lui seul le paradoxe du projet panafricain contemporain : le continent célèbre la libre circulation dans les discours tout en demeurant profondément prudent lorsqu’il s’agit d’en assumer les implications politiques.

Cette prudence ne relève pas uniquement de l’égoïsme national. Elle trouve également son origine dans des expériences historiques parfois difficiles. Les défenseurs d’une ouverture plus large des frontières présentent souvent la libre circulation comme une solution naturelle aux tensions migratoires. L’histoire montre pourtant que la réalité est plus complexe. L’exemple de la Economic Community of West African States est particulièrement éclairant. Son protocole sur la libre circulation des personnes, adopté dès 1979, constitue l’un des dispositifs régionaux les plus avancés du continent. Pourtant, cette architecture juridique n’a pas empêché le Nigeria d’expulser près de deux millions de ressortissants ouest-africains en 1983. Plus récemment encore, les fermetures temporaires de frontières décidées par Abuja ou les tensions apparues après la création de l’Alliance des États du Sahel ont rappelé que les engagements régionaux demeurent toujours subordonnés aux priorités nationales lorsque les crises s’intensifient.

La comparaison avec l’Europe conduit au même constat. L’espace Schengen garantit une liberté de circulation sans équivalent entre ses États membres. Cette réussite institutionnelle n’a pourtant pas empêché l’essor de puissants mouvements hostiles à l’immigration, ni les rétablissements temporaires de contrôles aux frontières lors des crises migratoires ou sanitaires. La leçon est importante. La libre circulation constitue une condition nécessaire à l’intégration régionale. Elle ne suffit jamais, à elle seule, à produire une acceptation sociale de cette mobilité.

C’est précisément ici que réside le grand malentendu du débat africain. Les opposants à la mobilité pensent qu’il suffit de renforcer les frontières pour résoudre les tensions. Les partisans de la libre circulation imaginent parfois qu’il suffit de supprimer les barrières administratives pour faire disparaître les résistances sociales. Les deux approches négligent la même réalité : les migrations ne deviennent politiquement acceptables que lorsque les écarts de développement entre les territoires restent suffisamment faibles pour éviter qu’elles ne soient perçues comme une menace permanente.

L’Afrique australe se trouve aujourd’hui dans la situation exactement inverse. L’Afrique du Sud concentre une part considérable de l’activité économique régionale tandis que plusieurs de ses voisins continuent de connaître des difficultés structurelles importantes. Dans ces conditions, la mobilité ne peut apparaître que profondément asymétrique. Elle n’est plus perçue comme un échange entre économies comparables mais comme un mouvement continu vers le principal pôle de richesse de la région. Aucun traité ne peut, à lui seul, effacer une telle asymétrie.

Cette observation ne condamne pas pour autant le projet panafricain. Elle l’oblige simplement à changer d’échelle. L’intégration africaine ne peut plus être pensée uniquement comme un ensemble de règles commerciales ou de facilités douanières. Elle suppose également des politiques communes de formation, de reconnaissance des qualifications, de développement industriel, de réduction des écarts territoriaux et d’accompagnement des mobilités professionnelles. En d’autres termes, elle exige une véritable politique continentale de la convergence économique. Sans cette convergence, la libre circulation risque de devenir moins un facteur d’intégration qu’un révélateur des inégalités régionales.

La crise du 30 juin montre ainsi que le véritable débat n’oppose pas les partisans et les adversaires des frontières ouvertes. Il oppose deux conceptions de l’intégration africaine. La première considère que le marché produira progressivement la solidarité. La seconde estime que la solidarité constitue précisément la condition de fonctionnement durable du marché. Les événements observés en Afrique du Sud donnent aujourd’hui un poids particulier à cette seconde lecture.

Reste cependant une objection majeure, souvent avancée par Pretoria elle-même. Les autorités sud-africaines rappellent régulièrement qu’aucun pays ne peut absorber indéfiniment les conséquences des crises économiques, des conflits et des défaillances de gouvernance qui affectent plusieurs États voisins. Cette affirmation, largement reprise dans le débat public, mérite d’être examinée avec la même exigence que les critiques adressées au gouvernement sud-africain. Car une analyse véritablement panafricaine ne peut se contenter d’instruire le procès d’un seul acteur.

Acte VII · Pretoria seule sur le banc des accusés ?

Union Buildings à Pretoria, siège du gouvernement sud-africain
Pretoria : un gouvernement sommé de protéger les étrangers sans heurter sa propre opinion. Photo : Ossewa, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

À mesure que les tensions se sont intensifiées autour du 30 juin, une lecture relativement simple s’est imposée dans une partie de la presse africaine. D’un côté, des migrants africains victimes d’intimidations, de violences ou d’un climat de peur grandissant. De l’autre, une Afrique du Sud incapable, voire réticente, à protéger ceux qui avaient choisi de vivre et de travailler sur son territoire. Cette lecture possède une force morale incontestable. Elle n’est cependant complète qu’à condition d’accepter d’examiner également les arguments avancés par Pretoria. Non pour les valider, mais parce qu’une analyse qui refuse d’entendre la défense de l’accusé finit souvent par s’affaiblir elle-même.

Le gouvernement sud-africain a officiellement condamné les appels lancés par plusieurs mouvements anti-immigration invitant les étrangers à quitter le pays avant le 30 juin. Les autorités ont rappelé à plusieurs reprises que la politique migratoire relevait exclusivement de l’État et que nul ne pouvait se substituer aux institutions pour décider qui était autorisé à vivre sur le territoire national. Les services de police ont renforcé leur présence dans plusieurs zones considérées comme sensibles afin d’éviter la répétition des violences observées en 2008, 2015 ou 2019. Sur le plan juridique, la position de Pretoria demeure claire : aucune organisation citoyenne ne dispose d’un mandat pour organiser des expulsions ou imposer des ultimatums.

La controverse apparaît en revanche dès que le gouvernement refuse de qualifier ces événements de « xénophobie ». Plusieurs responsables sud-africains préfèrent parler d’une combinaison de criminalité, de tensions sociales et de difficultés économiques. Le porte-parole de la présidence, Vincent Magwenya, a ainsi estimé que réduire systématiquement ces violences à la seule xénophobie constituait une lecture « simpliste » d’une réalité beaucoup plus complexe. Le ministère sud-africain des Relations internationales et de la Coopération (DIRCO) a lui aussi régulièrement contesté une présentation qui ferait de l’Afrique du Sud un pays structurellement hostile aux étrangers.

Cette bataille des mots n’a rien d’anecdotique. Nommer un phénomène revient déjà à orienter les responsabilités et les réponses politiques qui devront lui être apportées. Parler de criminalité renvoie à un problème de maintien de l’ordre. Parler de pauvreté oriente le débat vers les politiques sociales. Employer le terme de xénophobie reconnaît que certaines personnes sont visées en raison de leur origine. Depuis plusieurs années, des chercheurs africains proposent même une qualification plus précise encore : l’afrophobie. Le terme souligne une réalité souvent occultée dans le débat international. Les principales victimes de ces violences ne sont ni les Européens ni les ressortissants asiatiques vivant en Afrique du Sud. Elles sont majoritairement originaires du Zimbabwe, du Mozambique, du Malawi, de la République démocratique du Congo, du Nigeria, de l’Éthiopie ou de la Somalie. Autrement dit, des Africains noirs sont pris pour cible par d’autres Africains noirs. Cette précision modifie profondément la portée politique du phénomène.

Le vocabulaire populaire utilisé dans certains quartiers sud-africains traduit d’ailleurs cette spécificité. Le mot amakwerekwere, employé de manière péjorative pour désigner les étrangers africains, ne renvoie pas simplement à une nationalité différente ; il exprime une altérité construite à l’intérieur même du continent. C’est précisément ce qui distingue cette crise de nombreux débats européens sur l’immigration. L’Afrique du Sud n’est pas confrontée à une opposition entre Africains et non-Africains. Elle fait face à une fracture interne au continent lui-même.

Pour autant, la défense développée par Pretoria ne peut être écartée d’un simple revers de main. Les autorités rappellent régulièrement qu’aucun État ne peut durablement absorber les conséquences des crises politiques, économiques ou sécuritaires qui affectent plusieurs de ses voisins. Cette affirmation contient une part de vérité difficile à contester. Aucun système de santé, aucun marché du travail, aucune politique sociale ne peut être conçu comme une réponse permanente aux défaillances régionales. L’Afrique du Sud accueille depuis plusieurs décennies des populations venues de toute l’Afrique australe. Elle supporte également une pression migratoire que peu d’autres pays africains connaissent avec une telle intensité.

Mais cette réalité ne saurait constituer une circonstance atténuante lorsqu’il s’agit de garantir la sécurité des personnes présentes sur le territoire national. C’est précisément sur ce point que les critiques adressées au gouvernement demeurent les plus fortes. Plusieurs organisations de défense des droits humains estiment que les réponses sécuritaires apportées après chaque épisode de violence restent essentiellement réactives et peinent à s’attaquer aux causes profondes du phénomène. D’autres soulignent que certaines déclarations de responsables politiques ou administratifs contribuent parfois, volontairement ou non, à légitimer l’idée selon laquelle les migrants constitueraient une charge excessive pour les services publics ou pour le marché du travail.

La crise révèle ainsi une responsabilité qui dépasse largement la seule question du maintien de l’ordre. L’Afrique du Sud se trouve confrontée à un choix politique particulièrement difficile. Elle doit simultanément protéger les citoyens étrangers vivant sur son territoire, répondre aux inquiétudes d’une partie de sa propre population, préserver l’État de droit et maintenir son rôle de principale puissance économique de la région. Aucun de ces objectifs n’est contradictoire en soi. Leur articulation devient cependant extrêmement délicate lorsque la croissance ralentit, que le chômage reste durablement élevé et que la compétition politique encourage certains acteurs à désigner des responsables immédiatement identifiables.

Cette difficulté n’est d’ailleurs pas propre à Pretoria. Les gouvernements des pays de départ développent eux aussi un discours qui mérite d’être interrogé. Lorsqu’ils dénoncent les violences commises contre leurs ressortissants, ils remplissent une obligation diplomatique légitime. Mais combien d’entre eux acceptent simultanément de reconnaître que la faiblesse de leur propre gouvernance, la corruption, les conflits ou les difficultés économiques contribuent directement à ces mouvements migratoires ? La responsabilité ne disparaît pas lorsqu’un citoyen franchit une frontière. Elle change simplement d’échelle.

C’est précisément cette symétrie qui distingue une lecture panafricaine d’une simple dénonciation morale. Les migrants ne sont responsables ni de la crise économique sud-africaine ni des difficultés de leurs pays d’origine. Les gouvernements des États de départ ne peuvent toutefois se contenter de condamner Pretoria sans interroger les raisons qui poussent une partie de leur jeunesse à chercher ailleurs les perspectives qu’elle ne trouve plus chez elle. L’Afrique du Sud, de son côté, ne peut invoquer les défaillances régionales pour relativiser son devoir fondamental de protéger toute personne vivant sur son territoire.

Au terme de cette analyse, le banc des accusés apparaît donc beaucoup plus large qu’il n’y paraît au premier regard. Pretoria y occupe incontestablement une place importante. Elle n’y siège pourtant pas seule. Les déséquilibres économiques régionaux, les fragilités des États voisins, les stratégies politiques fondées sur la désignation de boucs émissaires et les insuffisances de la coopération continentale participent eux aussi à la fabrication de cette crise. Une dernière question demeure alors. Face à un phénomène qui dépasse désormais les frontières nationales, les institutions panafricaines disposent-elles réellement des moyens nécessaires pour transformer leurs principes en actions concrètes ? C’est sur ce terrain que se joue désormais la crédibilité de l’Union africaine elle-même.

Acte VIII · L’Union africaine face à son examen de réalité

Siège de l'Union africaine à Addis-Abeba, en Éthiopie
Addis-Abeba : l’Union africaine face aux limites de ses moyens opérationnels. Photo : Wang Guansen / Xinhua, Wikimedia Commons (domaine public)

Les crises ont cette particularité qu’elles distinguent les institutions qui produisent des déclarations de celles qui disposent réellement des moyens d’agir. Pendant plusieurs semaines, alors que les tensions s’intensifiaient autour du 30 juin, les regards se sont naturellement tournés vers Pretoria. Une autre question s’est pourtant progressivement imposée : que pouvait réellement faire l’Union africaine face à une crise qui concernait directement la circulation et la protection de citoyens africains sur le territoire d’un autre État africain ?

La réponse mérite d’être nuancée.

Contrairement à une idée largement répandue, l’Union africaine n’est pas restée totalement silencieuse. La African Commission on Human and Peoples’ Rights avait déjà rappelé, quelques semaines auparavant, les obligations des États en matière de protection des migrants, de lutte contre les discriminations et de respect des droits fondamentaux. Plusieurs responsables africains ont également appelé au calme et condamné les violences visant les ressortissants étrangers. Ces prises de position existent. Elles empêchent de parler d’une absence totale de réaction.

Mais elles mettent simultanément en évidence une autre réalité : l’Union africaine ne dispose pratiquement d’aucun instrument opérationnel lorsqu’une crise de cette nature éclate. Elle peut publier des communiqués. Elle peut encourager le dialogue. Elle peut rappeler les engagements pris par les États membres. En revanche, elle ne possède ni mécanisme continental de protection des migrants, ni fonds d’urgence dédié à ce type de situation, ni capacité de médiation spécifiquement conçue pour traiter des crises liées à la mobilité intra-africaine. Cette différence entre autorité normative et capacité opérationnelle constitue probablement la principale faiblesse révélée par les événements du 30 juin.

Ce constat dépasse largement le seul cas sud-africain. Depuis sa création en 2002, l’Union africaine a progressivement renforcé ses compétences dans plusieurs domaines : prévention des conflits, observation électorale, architecture africaine de paix et de sécurité, intégration économique ou encore gouvernance démocratique. Ces progrès sont réels. Ils témoignent d’une institution beaucoup plus structurée que ne l’était autrefois l’Organisation de l’unité africaine.

En revanche, la mobilité des citoyens africains continue d’occuper une place paradoxale dans cette architecture. Sur le plan politique, elle est présentée comme une priorité stratégique. Sur le plan juridique, le Protocole sur la libre circulation des personnes adopté en 2018 demeure très faiblement ratifié. Sur le plan opérationnel, les instruments permettant d’accompagner cette mobilité restent embryonnaires. Cette triple asymétrie explique en grande partie le sentiment d’impuissance qui traverse aujourd’hui le débat continental.

La crise sud-africaine agit ainsi comme un test grandeur nature. Elle montre que les économies africaines deviennent progressivement interdépendantes alors que les politiques publiques destinées à gérer cette interdépendance demeurent largement nationales. Les travailleurs circulent. Les étudiants circulent. Les entrepreneurs circulent. Les médecins, les chercheurs, les chauffeurs routiers et les commerçants circulent également. Pourtant, leurs droits continuent de dépendre presque exclusivement de la volonté des États dans lesquels ils s’installent.

Cette situation n’est pas propre à l’Afrique. Toutes les organisations régionales sont confrontées aux mêmes tensions entre souveraineté nationale et intégration régionale. Mais le continent africain fait face à une difficulté supplémentaire : les écarts de développement entre plusieurs de ses économies demeurent beaucoup plus importants que dans d’autres espaces régionaux. Cette asymétrie accroît mécaniquement les pressions migratoires et rend plus délicate encore l’acceptation politique de la libre circulation.

La crise actuelle révèle également une évolution plus profonde du panafricanisme lui-même. Pendant longtemps, l’unité africaine s’est construite contre un adversaire commun : la colonisation, l’apartheid ou les interventions extérieures. Cette solidarité reposait sur une lutte partagée. Aujourd’hui, les défis sont d’une autre nature. Ils concernent la gouvernance économique, les transitions démographiques, l’emploi des jeunes, le changement climatique, les migrations régionales ou encore les transformations industrielles. L’intégration ne consiste plus seulement à défendre ensemble la souveraineté du continent ; elle suppose désormais d’organiser la coexistence quotidienne de citoyens africains vivant, travaillant et entreprenant de plus en plus souvent en dehors de leur pays d’origine.

C’est probablement ici que réside le principal enseignement politique du 30 juin. Cette crise n’a pas démontré l’échec du panafricanisme. Elle a montré que le panafricanisme est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Après avoir remporté la bataille de la décolonisation, puis engagé celle de l’intégration économique, il doit désormais affronter un défi beaucoup plus concret : construire les institutions capables de protéger effectivement les citoyens africains lorsque leur vie se déroule de part et d’autre des frontières du continent.

Les événements de Durban rappellent enfin une évidence souvent oubliée. Les grandes idées politiques ne sont jamais évaluées à la qualité de leurs discours. Elles le sont à leur capacité à produire des effets tangibles dans la vie des citoyens. Pour le commerçant congolais installé à Johannesburg, l’infirmière zimbabwéenne exerçant à Pretoria ou l’étudiant malawite inscrit à Durban, le succès de l’intégration africaine ne se mesurera ni au nombre de sommets organisés à Addis-Abeba ni au volume des communiqués publiés. Il se mesurera au droit de vivre, de travailler et de circuler sans devenir, à chaque crise économique, le premier bouc émissaire des frustrations nationales.

Au fond, c’est peut-être là que se situe le véritable examen auquel l’Union africaine est aujourd’hui confrontée. Non pas démontrer qu’elle existe, mais convaincre qu’elle peut progressivement transformer un idéal politique en une protection concrète pour les citoyens au nom desquels cet idéal a été construit. C’est cette interrogation qui dépasse désormais largement les événements du 30 juin et qui conduit naturellement à la conclusion de cette analyse.

Conclusion · Le 30 juin passera, la question restera

Le 30 juin passera. La question qu’il a posée, elle, restera.

Illustration conceptuelle stylisée du continent africain évoquant l'avenir de l'intégration et la libre circulation des citoyens
L’intégration africaine ne pourra pas être seulement commerciale : elle devra être humaine. © Illustration NotreAfrik

Dans quelques jours, les autocars quitteront définitivement les centres de rassemblement improvisés autour de Durban. Les consulats réduiront leurs dispositifs d’urgence. Les chaînes d’information passeront à une autre actualité. Comme toutes les crises contemporaines, celle du 30 juin finira par disparaître du cycle médiatique. Les images s’effaceront beaucoup plus vite que les interrogations qu’elles ont fait naître.

Car, au terme de cette analyse, une évidence s’impose. Le véritable sujet de ce dossier n’a jamais été le 30 juin lui-même. Cette date n’a constitué qu’un accélérateur, un révélateur et, surtout, un miroir. Elle a rendu visibles des fractures qui existaient depuis longtemps : les difficultés économiques persistantes de l’Afrique du Sud, les faiblesses structurelles de plusieurs économies voisines, l’augmentation des mobilités régionales, la montée des frustrations sociales dans les townships, les ambiguïtés du discours politique sur l’immigration et les limites actuelles de l’intégration continentale. Aucun de ces phénomènes n’est né au printemps 2026. La crise les a simplement rendus impossibles à ignorer simultanément.

C’est précisément cette simultanéité qui distingue les événements de Durban des précédents épisodes de violences xénophobes. En 2008, en 2015 ou en 2019, l’attention s’était principalement concentrée sur les affrontements eux-mêmes. En 2026, la question dépasse désormais les violences. Elle interroge le modèle de développement régional tout entier. Pourquoi une économie en difficulté continue-t-elle d’attirer des centaines de milliers de travailleurs venus des pays voisins ? Pourquoi des États dont une partie de la stabilité repose sur les transferts de leur diaspora peinent-ils encore à offrir des perspectives économiques suffisantes à leur jeunesse ? Pourquoi les sociétés qui ont le plus bénéficié de la solidarité africaine au cours de leur histoire éprouvent-elles aujourd’hui tant de difficultés à accepter cette solidarité lorsqu’elle prend la forme d’une mobilité humaine ? Et pourquoi les institutions continentales apparaissent-elles encore aussi démunies face à une crise qui concerne pourtant directement le cœur de leur projet politique ?

Aucune de ces questions ne possède de réponse simple. Elles convergent néanmoins vers une même conclusion : la crise sud-africaine ne peut être expliquée par un seul acteur. Les migrants ne sont pas responsables des déséquilibres économiques qui traversent l’Afrique australe. Les citoyens sud-africains confrontés au chômage de masse ne peuvent être réduits à une caricature de haine irrationnelle. Les gouvernements des pays de départ ne peuvent dénoncer les violences sans s’interroger sur les raisons profondes qui poussent une partie de leur population à partir. L’Afrique du Sud ne peut invoquer les difficultés de ses voisins pour relativiser son obligation de protéger toutes les personnes vivant sur son territoire. Quant à l’Union africaine, elle ne pourra durablement promouvoir l’intégration continentale sans construire progressivement les instruments qui permettront d’accompagner cette mobilité devenue irréversible.

Cette symétrie des responsabilités constitue probablement la principale leçon de ce dossier. Elle invite à dépasser les lectures binaires qui dominent encore trop souvent le débat public africain. Les crises migratoires ne sont ni la conséquence exclusive des défaillances des pays de départ, ni le seul produit des politiques menées dans les pays d’accueil. Elles résultent de l’interaction permanente entre des écarts de développement, des modèles de gouvernance, des transformations démographiques, des marchés du travail profondément asymétriques et des représentations sociales qui transforment progressivement le voisin en concurrent. Tant que ces différents niveaux d’analyse resteront dissociés, chaque nouvelle crise produira les mêmes débats, les mêmes accusations réciproques et les mêmes impasses politiques.

Au fond, le véritable enseignement du 30 juin est ailleurs. Pendant près d’un demi-siècle, le panafricanisme s’est construit autour d’une ambition historique clairement identifiée : mettre fin à la domination coloniale, soutenir les luttes de libération nationale et affirmer la souveraineté politique du continent. Cette génération a largement remporté son combat. Les défis du XXIe siècle sont d’une nature différente. Ils ne consistent plus à libérer des territoires ; ils consistent à organiser une coexistence entre des sociétés africaines dont les économies, les populations et les trajectoires deviennent chaque année un peu plus interdépendantes. L’enjeu n’est plus seulement de défendre ensemble l’Afrique face au reste du monde. Il est d’apprendre à vivre ensemble à l’intérieur même de l’espace africain.

Cette évolution oblige à déplacer le regard. Pendant longtemps, les frontières africaines ont symbolisé l’héritage de la colonisation. Elles deviennent aujourd’hui les lieux où se joue concrètement l’avenir de l’intégration continentale. Ce n’est plus dans les seuls traités que le panafricanisme sera désormais évalué, mais dans la manière dont un étudiant sénégalais sera accueilli à Nairobi, un médecin congolais à Johannesburg, un ingénieur ivoirien à Gaborone ou un entrepreneur malawite à Durban. L’intégration ne sera plus jugée uniquement à la fluidité des échanges commerciaux ; elle le sera à la capacité des sociétés africaines à accepter que la mobilité de leurs propres citoyens fasse désormais partie de leur avenir commun.

C’est pourquoi la formule qui revient le plus souvent dans les débats — « crise migratoire » — décrit imparfaitement ce qui s’est joué autour du 30 juin. Ce dont il est réellement question, c’est de la confiance. Confiance des citoyens dans leur propre État pour leur offrir un avenir. Confiance des sociétés d’accueil dans leur capacité à intégrer de nouveaux arrivants sans fragiliser leurs équilibres. Confiance des gouvernements dans les institutions régionales appelées à accompagner ces mobilités. Confiance, enfin, des Africains les uns envers les autres. À mesure que progressent les échanges commerciaux, les investissements et les circulations humaines, cette confiance devient une ressource politique aussi stratégique que les infrastructures, l’énergie ou les marchés financiers.

Le 30 juin 2026 ne restera sans doute pas dans les livres d’histoire comme la journée où des milliers de migrants ont préparé leur départ de l’Afrique du Sud. Il pourrait être retenu pour une raison plus profonde. Il aura rappelé au continent que l’intégration économique avance désormais plus vite que l’intégration sociale et politique. Les routes, les banques, les plateformes de paiement et les accords commerciaux rapprochent progressivement les économies africaines. Les imaginaires, les politiques publiques et les institutions chargées d’accompagner cette nouvelle proximité avancent plus lentement. C’est dans cet écart que naissent aujourd’hui les tensions observées à Durban comme ailleurs.

L’avenir du panafricanisme ne dépendra donc pas uniquement de nouveaux traités, de nouveaux sommets ou de nouvelles déclarations. Il dépendra de la capacité des États africains à réduire les écarts de développement qui alimentent les migrations contraintes, à créer davantage d’opportunités pour leur jeunesse, à protéger effectivement les citoyens qui choisissent de vivre dans un autre pays africain et à construire progressivement une communauté politique à la hauteur de la communauté économique qu’ils appellent de leurs vœux. C’est à cette condition que le 30 juin cessera d’apparaître comme le symbole d’une Afrique qui doute d’elle-même pour devenir, peut-être, le moment où le continent aura compris que son intégration ne pourra jamais être seulement commerciale. Elle devra être, avant tout, profondément humaine.

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