Réunis le mardi 11 août 2026 à Bauchi, dans le nord-est du Nigeria, deux anciens chefs d’État nigérians ont appelé le continent à cesser de mesurer sa démocratie à la seule tenue d’élections. Goodluck Jonathan a cité l’enquête Afrobaromètre 2024, menée dans 39 pays : plus de 70 % des personnes interrogées se disent attachées à un mode de gouvernance démocratique, mais leur satisfaction quant à la pratique se situe très en deçà.
Bauchi, 11 août : deux anciens présidents à la tribune
La rencontre était la Democracy Dialogue 2026, organisée par la Fondation Goodluck Jonathan au centre international de conférences Ahmadu Bello. Son intitulé posait déjà le problème : « Au-delà des élections : les partis politiques et la justice peuvent-ils sauver la démocratie africaine ? »
L’événement a réuni responsables politiques, anciens titulaires de charges publiques, universitaires et militants venus du Nigeria et d’autres pays africains. Olusegun Obasanjo, qui présidait, s’est montré le plus abrupt en mettant publiquement en doute l’existence même d’une démocratie africaine digne de ce nom. Le gouverneur de l’État de Bauchi, Bala Mohammed, qui accueillait la rencontre, a rappelé que la démocratie exige des institutions solides, une justice indépendante, des médias vigoureux et une gouvernance produisant des bénéfices tangibles.
Le chiffre qui structure le diagnostic
L’écart cité par Goodluck Jonathan est l’ossature de tout l’argument : plus de 70 % d’adhésion au principe démocratique dans les 39 pays couverts par Afrobaromètre, et une satisfaction bien inférieure quant à la manière dont il est effectivement pratiqué.
Autrement dit, le problème ne serait pas le désamour des Africains pour la démocratie, mais l’inadéquation des dispositifs institutionnels censés l’incarner. Un citoyen peut soutenir le principe et se demander en même temps ce qu’il change à son quotidien lorsque le chômage reste élevé, que les services publics fonctionnent mal et que la corruption survit aux alternances.
Les partis et les juges, deux cibles
Jonathan a d’abord visé les formations politiques, qui doivent selon lui devenir de véritables institutions démocratiques : pratiquer la démocratie interne, produire des dirigeants crédibles, respecter leurs propres règles et faire passer l’intérêt national avant les intérêts partisans. Obasanjo a été plus tranchant, jugeant que la plupart des factions internes aux partis nigérians seraient fabriquées de toutes pièces.
La seconde cible est la justice électorale. L’ancien président a mis en cause la légitimité de systèmes où les tribunaux peuvent annuler ou déterminer l’issue d’un scrutin après le vote de millions de citoyens. Jonathan avait qualifié la veille la situation nigériane d’anomalie, relevant que le niveau de contentieux post-électoral y est sans équivalent sur le continent : porter systématiquement sa défaite devant les juges y est devenu un réflexe.
La piste suisse et le partage du pouvoir
Sur le terrain des solutions, la référence avancée à Bauchi a surpris : le modèle suisse, cité pour sa capacité à empêcher la concentration excessive du pouvoir entre les mains d’un seul individu. Le plaidoyer porte sur une révision du système présidentiel nigérian et sur une architecture répartissant les pouvoirs exécutifs entre plusieurs institutions.
Jonathan a par ailleurs soutenu que les pays africains devaient développer des systèmes reflétant leur histoire, leur culture et leurs réalités politiques propres, aucun modèle ne pouvant s’appliquer uniformément au continent.
L’angle mort : qui peut s’emparer de cet argument ?
C’est ici que le raisonnement demande une précaution, et elle n’a pas été formulée à la tribune. L’idée selon laquelle le modèle libéral hérité de la colonisation ne correspond pas aux réalités africaines est aussi, depuis des décennies, l’argument invoqué pour justifier la prolongation de mandats, l’affaiblissement de contre-pouvoirs ou la restriction du pluralisme. La même phrase peut servir une refondation démocratique ou son exact contraire.
Les intervenants ont pris soin de fermer cette porte. Jonathan a conditionné toute adaptation au respect de principes qu’il présente comme non négociables : justice, égalité, droits humains, redevabilité, élections libres et dont les résultats sont acceptés de tous. Sa mise en garde contre la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme va d’ailleurs dans le sens exactement inverse de l’usage autoritaire de l’argument. Reste que la formule circulera sans ses garde-fous — c’est le risque assumé de ce type de prise de parole, et il est d’autant plus réel que la CEDEAO réduite à douze membres peine à faire respecter ses propres normes sur les changements anticonstitutionnels.
Une parole qui porte un précédent
Si le propos de Goodluck Jonathan pèse, c’est aussi pour une raison biographique. En 2015, président sortant, il avait concédé sa défaite face à Muhammadu Buhari avant même l’achèvement des procédures — première défaite d’un président nigérian en exercice par les urnes depuis 1999. La sénatrice Nenadi Usman, à la tête du Labour Party, l’a rappelé en marge de la rencontre : la démocratie nigériane a survécu à cette séquence grâce à ce choix.
Le paradoxe est instructif. L’héritage démocratique international de Jonathan repose moins sur son exercice du pouvoir que sur la manière dont il l’a quitté. Le geste vaut aujourd’hui comme argument, à la manière des anciens chefs d’État ivoiriens mobilisés avant le scrutin de 2025 : l’alternance n’a jamais déstabilisé l’État nigérian, elle l’a consolidé.
Le contexte donne à l’exercice une résonance immédiate. Le Nigeria s’achemine vers l’élection générale de 2027, et les débats sur la fiabilité du dispositif électoral y ont déjà repris. Les données citées à Bauchi proviennent des enquêtes publiées par Afrobaromètre.