Le 26 octobre 2026 à Moscou, l’Algérie et le Nigeria ont présenté le gazoduc transsaharien (TSGP) comme entré dans sa phase de réalisation. Sur les quelque 4 128 km du tracé entre le Nigeria et l’Algérie via le Niger, un seul tronçon, l’algérien, est pourtant en travaux, et aucune décision finale d’investissement n’a été rendue publique pour l’ensemble de l’ouvrage.
Ce qui a été dit à Moscou le 26 octobre 2026
Les deux déclarations ont été faites en marge de la 28e réunion ministérielle du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF). Le ministre d’État algérien des Hydrocarbures, Mohamed Arkab, a affirmé que le projet « entre en phase de concrétisation sur le terrain », selon Horizons, d’après l’Algérie Presse Service (APS).
Le même jour, le ministre d’État nigérian chargé du gaz, Ekperikpe Ekpo, a qualifié le TSGP de projet « prioritaire » dans une déclaration à l’APS. Il a assuré que le Nigeria réaliserait un gazoduc reliant le sud au nord de son territoire pour alimenter le corridor.
Ekperikpe Ekpo a aussi évoqué « environ quatre » décisions finales d’investissement prises avec des compagnies nationales et internationales, selon Maghreb Émergent. Elles portent sur l’augmentation de la production de gaz au Nigeria : rien n’indique qu’elles concernent le gazoduc lui-même.
Aucun contrat, aucun financement ni aucune date nouvelle n’a été annoncé à Moscou. Le volet sécuritaire, avec la décision d’envoyer des unités de l’armée algérienne au Niger, est traité dans notre article sur l’envoi de l’ANP au Niger, qui détaille aussi la fiche technique du projet.
Gazoduc transsaharien : trois tronçons, trois vitesses
Algérie. C’est le seul pays où un chantier a été lancé. Selon le communiqué de Sonatrach, les travaux du tronçon algérien ont officiellement démarré le 4 juin 2026 à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, en présence des ministres des trois pays. Le comité ministériel tripartite avait validé la veille, à Alger, l’étude de faisabilité actualisée du cabinet britannique Penspen.
Le tracé suit le corridor de la route transsaharienne jusqu’au Centre national de dispatching du gaz de Hassi R’Mel, en longeant des gazoducs déjà en exploitation, précise Sonatrach. Les longueurs publiées ne concordent pas : Algérie Eco attribue 2 310 km au territoire algérien mais 700 km à la partie entrée en réalisation, et le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré le 4 octobre 2026 qu’il ne restait « que moins de 1 000 km en Algérie pour relier le gazoduc ». Aucune source officielle consultée ne détaille la part du réseau existant.
Niger. Le tronçon nigérien, d’environ 841 km, n’est pas en construction. Le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, avait annoncé fin septembre des relevés topographiques à partir de début octobre 2026, après la visite de Mohamed Arkab à Niamey les 21 et 22 septembre. Des études environnementales, d’impact et géotechniques doivent suivre. Le démarrage effectif de ces relevés n’a pas été confirmé par une source officielle nigérienne dans les contenus examinés, et le financement du tronçon n’a pas été rendu public.
Nigeria. Environ 1 000 km sont prévus côté nigérian, mais aucune source consultée ne fait état de travaux entre le nord du pays et la frontière nigérienne. Le chantier le plus proche est le gazoduc Ajaokuta-Kaduna-Kano (AKK), 614 km, conçu d’abord pour le marché intérieur. La Nigerian National Petroleum Company (NNPC) le disait achevé à 95 % dans son rapport de juillet 2026, avec un premier gaz vers Abuja visé en 2026, après une série de reports depuis 2023. Son raccordement futur au TSGP reste une hypothèse : Abuja ne l’a pas formalisé.
Qui paie ? La question sans réponse
Le coût de l’ouvrage n’est pas fixé publiquement. Le ministère algérien l’estime entre 12 et 18 milliards d’euros, selon Maghreb Émergent, quand d’autres médias avancent des chiffres en dollars. L’étude Penspen n’a pas été publiée et n’a été suivie d’aucune décision finale d’investissement.
La Banque africaine de développement (BAD) s’est dite prête, fin mai 2026, à financer le projet ou à mobiliser d’autres bailleurs, sans montant ni condition annoncés. Aucun contrat d’enlèvement de long terme avec un acheteur, européen ou autre, n’a été rendu public. Or c’est en général ce type de contrat qui rend un gazoduc finançable.
Le phasage annoncé le 12 octobre 2026 à Riyad par Mohamed Arkab prévoit 20 milliards de m³ par an en première phase, puis 30 milliards. Ce sont des capacités de transport visées, pas des volumes vendus.
À qui profite le corridor
La répartition de la valeur est asymétrique. Abdelmadjid Tebboune présente l’Algérie comme « une phase de passage » qui dispose de son propre gaz. Mais Alger contrôlerait la sortie vers l’Europe, par le TransMed vers l’Italie et le Medgaz vers l’Espagne, et Sonatrach est déjà présente au Niger, sur le permis pétrolier de Kafra.
Niamey attend des droits de transit dont le montant n’a pas été publié. Abuja doit arbitrer entre l’exportation et un marché intérieur que l’AKK est d’abord censé alimenter. La demande intérieure algérienne compte aussi : le pays consomme déjà plus de la moitié du gaz qu’il produit, comme l’a montré notre article sur les hydrocarbures et la demande intérieure en Algérie. Une partie du gaz nigérian pourrait donc servir à compenser cette érosion plutôt qu’à ajouter des volumes vers l’Europe : c’est une lecture de la rédaction, pas un engagement officiel.
Face au gazoduc atlantique, une course de calendriers
Le projet concurrent, le gazoduc Afrique atlantique Nigeria-Maroc, a franchi le 19 juillet 2026 l’étape de l’accord intergouvernemental signé à Freetown au sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), comme nous l’avions rapporté dans notre article sur l’accord de Freetown. Selon Maghreb Émergent, le tronçon censé raccorder les gisements nigérians n’est pas attendu avant 2036.
Abuja soutient les deux projets, et la déclaration d’Ekperikpe Ekpo à Moscou ne vaut pas renoncement au partenariat avec Rabat. L’avance revendiquée par Alger porte sur un chantier ouvert sur son propre sol, pas encore sur l’accès effectif au gaz nigérian.
Au-delà de la communication, quatre marqueurs permettront de mesurer l’avancement réel : la désignation d’un maître d’ouvrage pour l’ensemble du corridor, la signature de premiers contrats d’achat du gaz, le bouclage financier et le premier coup de pelle au Niger. Au 28 octobre 2026, aucun n’a été rendu public.