L’État-major général des armées maliennes a annoncé le samedi 24 octobre 2026 la découverte de 54 corps sans vie dans un campement de Tagadayat, à environ 35 kilomètres au sud-est de Ménaka, dans le nord-est du Mali. Ce chiffre, que l’Agence France-Presse (AFP) rattache aux tueries près de Ménaka du 18 octobre, apporte le premier bilan officiel écrit. L’armée attribue ces tueries, « selon les premiers témoignages recueillis », à l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), qui n’avait rien revendiqué au 25 octobre selon l’AFP, ni au 28 octobre selon les médias consultés par NotreAfrik.
Le 22 octobre, NotreAfrik rendait compte de bilans de 40 à 50 civils tués près de Ménaka, sans chiffre officiel.
Ce que dit le communiqué de l’armée
Selon le texte repris le 25 octobre 2026 par l’Agence malienne de presse (AMAP) et par l’agence Anadolu, une patrouille conjointe des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs « partenaires », envoyée après des informations faisant état d’attaques contre des civils, a découvert « cinquante-quatre (54) corps sans vie » dans un campement de Tagadayat. Les victimes ont été inhumées sur place. Neuf rescapés ont été évacués vers Ménaka pour y être pris en charge.
Le communiqué, tel que le rapporte l’AMAP, qualifie les faits de « massacre commis contre les populations civiles », condamne les tueries et promet de poursuivre les auteurs devant la justice. Il ne précise ni la date de l’attaque, ni l’identité des victimes, ni celle des « partenaires ». L’armée dit avoir facilité le déplacement vers Ménaka d’habitants de campements menacés.
Tueries près de Ménaka : des bilans de 40 à plus de 70 morts
Le 19 octobre, une source sécuritaire citée par l’AFP parlait d’une quarantaine de morts, une autre de 50, un élu local de plus de 50. Le bureau exécutif de la communauté Daoussahak, aussi appelée Idaksahak, avançait le même jour au moins 48 civils tués à Tagadayat. Ces estimations ne s’additionnent pas.
Le chiffre de 48 a été confirmé le 20 octobre à l’Associated Press (AP) par Moussa Ag Acharatoumane, chef du Mouvement pour le salut de l’Azawad (MSA) et membre du Conseil national de transition (CNT), qui compte des enfants et des personnes âgées parmi les victimes. Le même jour, Reuters citait quatre sources anonymes donnant des bilans provisoires de 48 à plus de 70 morts dans au moins cinq localités.
Une divergence demeure : Studio Tamani, radio d’information malienne, évoque le 26 octobre « près de 60 corps » annoncés par la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA). Ce chiffre ne figure pas dans le communiqué rapporté par l’AMAP et Anadolu.
Des versions, pas une enquête
L’attribution à l’EIGS, aussi appelé État islamique au Sahel, est avancée par l’armée (« premiers témoignages »), par le bureau de la communauté Daoussahak, par Moussa Ag Acharatoumane et par les sources de Reuters. Aucune n’émane d’un observateur indépendant, et le groupe n’a rien revendiqué. Selon Moussa Ag Acharatoumane, les assaillants reprochaient aux habitants d’avoir signalé leurs positions à l’armée.
Une source sécuritaire de Gao citée par l’AFP évoque, elle, des représailles à des opérations militaires menées récemment dans la zone et à « des attaques de la part du MSA », mouvement issu de la communauté Daoussahak et allié de Bamako. Reuters rapporte, d’après un responsable municipal s’exprimant sous couvert d’anonymat, que ces tueries répondraient à des exactions qui auraient été commises la semaine précédente contre des civils soupçonnés d’informer l’État islamique, par le MSA, que l’agence décrit comme une milice progouvernementale, et par l’Africa Corps, la force paramilitaire russe qui appuie Bamako. Cette accusation n’a pas été recoupée et NotreAfrik n’a pas pu la vérifier.
Le 26 octobre, la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) a condamné de « graves violations » des droits humains, et son secrétaire général, Zoumana Diarra, a déclaré à Studio Tamani : « Nous demandons aux autorités d’ouvrir des enquêtes ». Depuis le départ de la mission des Nations unies au Mali (MINUSMA), achevé fin 2023, plus aucune division onusienne des droits de l’homme ne publie sur place de recensement régulier des violences contre les civils, et aucune enquête indépendante n’a été annoncée à ce jour.
Une économie pastorale prise en étau
Les campements visés vivent de l’élevage. Selon les sources de Reuters, les assaillants ont incendié des habitations et emporté du bétail le 18 octobre.
En avril 2023, l’AFP décrivait déjà le vol de bétail comme l’une des principales sources de financement du groupe. En novembre 2023, une enquête d’Afrique XXI décrivait des laissez-passer à 7 500 francs CFA par personne pour rejoindre Tillia, au Niger, et des « razzias » contre les communautés jugées hostiles, qui les « condamnent à l’exil ».
Selon le réseau d’alerte sur la famine FEWS NET, en mai 2024, les termes de l’échange bétail-céréales à Ménaka étaient inférieurs de 54 % à la moyenne quinquennale. Ces données décrivent un mécanisme, pas la situation d’octobre 2026.
Ménaka, ville refuge d’une région en urgence alimentaire
Des centaines de civils ont fui vers Ménaka, selon les sources de Reuters. Le 26 octobre, Studio Tamani décrivait une ville qui continue d’accueillir des déplacés, sans chiffre connu.
Dans sa mise à jour couvrant septembre 2026 à janvier 2027, FEWS NET classe Ménaka en phase 4 « Urgence » sur l’échelle de la sécurité alimentaire, qui en compte cinq. Le réseau anticipe une amélioration en phase 3 « Crise » à partir d’octobre, mais n’exclut pas qu’une partie des ménages reste en phase 4, voire 5 « Catastrophe ». Fin août 2026, les prix des céréales de base y dépassaient de plus de 10 % la moyenne quinquennale.
À l’échelle du pays, les déplacements n’ont pas cessé, avec 47 650 déplacés internes recensés au Mali en trois mois fin 2024.
Protéger les civils sans couper les éleveurs de leurs troupeaux
Le regroupement en ville soustrait les familles à une menace immédiate, mais les éloigne des pâturages et des marchés qui les font vivre. Pour les communautés proches de la frontière du Niger, la question reste entière : pourront-elles retourner sur leurs terres sans être ciblées pour des alliances réelles ou supposées ? La réponse dépendra de la sécurité des routes, et d’une enquête capable d’établir les faits.








