L’opération internationale Confrontation Ghost contre la fraude numérique, menée du 1er juillet au 30 septembre 2026 dans 30 pays dont le Maroc, s’est soldée par plus de 960 arrestations et plus de 39 milliards de dollars de fonds identifiés comme liés à la fraude. Ce bilan, présenté le 21 octobre 2026 à Vienne, est mondial : aucun chiffre propre au Maroc n’a été publié à ce jour.
L’opération a été conduite par le ministère de l’Intérieur des Émirats arabes unis (EAU), et non par l’Organisation internationale de police criminelle (Interpol), qui y figure comme partenaire. Les résultats ont été annoncés lors d’un événement organisé par les EAU en marge de la 13e session de la Conférence des parties à la Convention des Nations unies contre la criminalité transnationale organisée, tenue à Vienne du 19 au 23 octobre 2026, selon Gulf News, qui cite l’agence de presse émiratie WAM.
Confrontation Ghost : ce que dit le bilan mondial
L’opération visait trois familles de délits : les escroqueries utilisant l’intelligence artificielle, la fraude financière sur les plateformes numériques et la sextorsion, c’est-à-dire le chantage à partir de contenus intimes. Le bilan annoncé fait état de plus de 3 500 suspects identifiés, de 15 500 victimes identifiées et de 29 centres de fraude perquisitionnés.
Les services participants ont bloqué 4 126 comptes bancaires, fermé plus de 570 comptes de réseaux sociaux et échangé plus de 9 000 renseignements. Le communiqué revendique aussi 123,71 millions de tentatives de fraude en ligne déjouées, sans détailler la méthode de calcul. Ce nombre mesure des tentatives interceptées, souvent de manière automatique, pas des victimes ni des procédures pénales.
Outre les forces de l’ordre des 30 pays, la coalition associait Interpol, la Global Anti-Scam Alliance (GASA), une alliance privée de lutte contre les arnaques, et 13 entreprises, parmi lesquelles Meta, TikTok, Mastercard, Huawei, Crypto.com et la société de cybersécurité Group-IB. Leur apport est précieux pour repérer comptes et transactions ; il soulève aussi la question des garanties encadrant l’accès des polices à ces données privées.
39 milliards de dollars tracés, pas récupérés
Le chiffre le plus spectaculaire appelle une lecture prudente. Selon Gulf News, il s’agit de fonds et d’actifs numériques « identifiés » comme liés à la fraude, que les pays, les autorités judiciaires et les entreprises partenaires s’efforcent désormais de récupérer. Le site Emirates 24|7 a titré sur des avoirs « saisis » : cette formulation n’est pas reprise par les autres comptes rendus du communiqué.
Identifier un flux suspect ne signifie ni qu’il a été gelé, ni qu’il a été confisqué, ni qu’il a été rendu aux victimes. Aucune ventilation n’a été publiée entre montants gelés, saisis et restitués.
La colonelle Dana Al Marzouqi, directrice générale du bureau des affaires internationales du ministère émirati de l’Intérieur, a défendu l’importance d’« efforts internationaux unifiés » face aux réseaux de fraude numérique. Pour les EAU, place financière et carrefour des cryptoactifs, démontrer leur capacité à tracer l’argent illicite est aussi un enjeu de réputation.
Quel bilan pour le Maroc ?
Le Maroc figure dans la liste des 30 pays participants, aux côtés de deux autres pays africains, le Sénégal et le Kenya. Mais le communiqué émirati ne ventile aucun résultat par pays. Ni la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) ni le ministère marocain de l’Intérieur n’ont, à notre connaissance, publié de bilan national de l’opération à la date du 28 octobre 2026.
Il est donc inexact de présenter les 960 arrestations comme un résultat marocain. Le site L’ODJ, le 26 octobre 2026, le résume ainsi : « Aucun bilan marocain chiffré ne peut être déduit du total mondial ». On ignore quel service a été engagé et combien de personnes ont été interpellées au Maroc.
La participation du Royaume s’inscrit dans une coopération déjà documentée. Lors de l’opération Ramz, coordonnée par Interpol d’octobre 2025 au 28 février 2026 dans 13 pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les autorités marocaines avaient saisi ordinateurs, téléphones et disques durs contenant des données bancaires et des logiciels d’hameçonnage ; trois personnes faisaient alors l’objet de procédures judiciaires, selon Interpol le 18 mai 2026. Ces résultats relèvent d’une autre opération et ne s’ajoutent pas à Confrontation Ghost.
Une fraude structurellement transfrontalière
Les chiffres nationaux disponibles montrent l’ampleur du phénomène. Selon le bilan 2025 de la DGSN rapporté par Hespress le 17 décembre 2025, 13 643 affaires liées aux nouvelles technologies et à l’extorsion numérique ont été traitées, 415 personnes présentées à la justice pour cybercriminalité et 1 036 commissions rogatoires internationales adressées. La plateforme de signalement e-blagh, lancée en juin 2024, a reçu 25 876 signalements et plaintes.
Ce millier de commissions rogatoires dit l’essentiel : victimes, serveurs, comptes et suspects se trouvent rarement dans le même pays. Les pertes liées aux fraudes aux moyens de paiement y sont estimées à 14,89 millions de dirhams.
Le continent dans son ensemble manque d’outils. Selon l’évaluation des cybermenaces en Afrique publiée par Interpol le 23 juin 2025, la cybercriminalité représente plus de 30 % des infractions signalées en Afrique de l’Ouest et de l’Est, un constat que nous avions détaillé dans notre article sur la part de la cybercriminalité dans les infractions en Afrique. Seuls 30 % des pays répondants disposent d’un système de signalement des incidents et 19 % d’une base de renseignement sur les cybermenaces ; 89 % jugent leur coopération avec le secteur privé à améliorer.
Ce qui permettra de juger l’opération
C’est précisément ce manque que les coalitions comme Confrontation Ghost prétendent combler, en donnant aux polices nationales accès à des données détenues par les plateformes, les réseaux de cartes et les bourses de cryptoactifs. L’outil reste toutefois dispersé : la Convention de Malabo de l’Union africaine sur la cybersécurité ne compte que 16 ratifications sur 55 États.
Le succès de l’opération se mesurera moins au nombre d’arrestations annoncées qu’aux suites vérifiables, pays par pays : enquêtes ouvertes, avoirs effectivement restitués, décisions de justice. Pour le Maroc, la question reste entière tant que les autorités n’auront pas rendu public leur propre bilan. Les personnes interpellées dans le cadre de l’opération restent présumées innocentes jusqu’à une décision définitive.








