Le 21 octobre 2026 à Pékin, Djibouti et la Chine ont adopté un communiqué conjoint qui réclame la liberté de navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb, et rejette « le recours arbitraire à la force ou aux sanctions unilatérales ». Le texte se tait sur un autre lien entre les deux signataires : la Chine est le premier créancier de Djibouti, dont la dette publique extérieure atteint environ 70 % du PIB selon le Fonds monétaire international (FMI).
Le ministre djiboutien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Abdoulkader Houssein Omar, a effectué du 19 au 24 octobre sa première visite officielle en Chine, à l’invitation de son homologue Wang Yi, selon le quotidien public djiboutien La Nation. Deux documents sont sortis de leur entretien du 21 octobre, d’après le ministère chinois des Affaires étrangères : un communiqué de presse conjoint sur la Corne de l’Afrique et la sécurité des voies maritimes de la mer Rouge et du golfe d’Aden, et un mémorandum d’entente sur l’Initiative pour la sécurité mondiale (GSI), concept diplomatique porté par Xi Jinping.
Ce que disent Djibouti et la Chine en six points
Le texte français du communiqué, mis en ligne le 26 octobre par l’ambassade de Chine à Djibouti, juge que « la récente escalade de la situation en mer Rouge constitue une menace majeure pour l’économie mondiale ». Il cite le commerce, l’investissement et la sécurité énergétique et alimentaire des pays de la Corne de l’Afrique. Les deux pays défendent la liberté de navigation des « navires commerciaux des différents pays au regard du droit international ».
Le communiqué demande aux « grands pays non-régionaux » de respecter la souveraineté des États côtiers et d’« éviter de recourir arbitrairement à la force ou aux sanctions unilatérales ». Il s’inquiète du retour de la piraterie dans le golfe d’Aden et appelle à coopérer dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. Aucune opération navale, aucun calendrier et aucune enveloppe financière n’y figurent.
Les deux pays réclament aussi l’application du cessez-le-feu à Gaza, soutiennent l’intégrité territoriale de la Somalie et rejettent toute reconnaissance du Somaliland. La Corne de l’Afrique ne doit « en aucun cas » devenir « une arène de rivalité géopolitique ».
Un détroit sous pression depuis septembre
L’appel arrive après la prise par les rebelles houthistes yéménites, autour des 10 et 11 septembre 2026, du port de Moka puis de l’île de Perim, à l’entrée du détroit, selon Euronews et Al Jazeera. Sur la rive africaine, Djibouti accueille des réfugiés yéménites, que le communiqué salue, et voit arriver des migrants, comme lors du naufrage au large d’Obock.
Pour la Chine, l’enjeu est commercial : ses échanges avec l’Europe passent par Bab el-Mandeb et le canal de Suez. Wang Yi a vanté la politique chinoise de droits de douane nuls et encouragé les entreprises chinoises à investir à Djibouti. Il a lié le chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti à l’objectif de faire du pays « un hub régional du commerce, de la logistique et de la connectivité » (traduction de la rédaction).
Un port qui rebondit, mais sur un sol instable
Djibouti a d’abord profité des détournements. Selon le FMI, l’activité portuaire a progressé de 7,4 % en 2024, portée par un bond de 98 % du transbordement, pendant que le trafic à destination de l’Éthiopie ralentissait. La Banque mondiale relève, dans son point d’octobre 2026, une hausse de 9,5 % du trafic total au premier semestre 2026 sur un an.
L’institution appelle pourtant à lire ce rebond « avec prudence » : primes d’assurance de guerre, routes plus longues et décisions d’armateurs instables rendent ces gains volatils. Elle a abaissé sa prévision de croissance à 5,7 % pour 2026, contre 6,5 % en 2025.
Le vrai socle reste l’Éthiopie. Les réexportations, essentiellement vers ce voisin privé d’accès à la mer, représentent plus de 90 % des exportations de biens enregistrées par Djibouti, selon le FMI. La Banque mondiale range parmi les risques « les efforts de long terme de l’Éthiopie pour diversifier son accès portuaire », une ambition qui crispe aussi l’Égypte et ses alliés, comme le montrait la réunion des riverains de la mer Rouge à New Alamein.
La dette de Djibouti envers la Chine, angle mort du communiqué
Le FMI, dans sa consultation au titre de l’article IV publiée en septembre 2025, désigne la Chine comme le principal créancier de Djibouti fin 2024. Il qualifie la dette publique extérieure, passée de près de 40 % du PIB il y a dix ans à environ 70 %, d’insoutenable. Le pays est classé en situation de surendettement.
Un moratoire de quatre ans conclu en octobre 2023 avec la banque publique chinoise Exim Bank reporte d’importants remboursements jusqu’en 2028. Il limite les intérêts dus sur les prêts du chemin de fer et de l’adduction d’eau à environ 20 millions de dollars sur 2024-2027, contre 276 millions prévus, précise le FMI, qui n’y voit qu’un « répit temporaire ». Fin 2024, les arriérés atteignaient environ 3 % du PIB, dus d’abord à Exim Bank d’Inde (35 %) et à Exim Bank de Chine (23 %).
La Banque mondiale chiffre la dette publique totale à 63,7 % du PIB en 2025 et autour de 60 % au premier semestre 2026. Mais de janvier à avril 2026, Djibouti devait 8,68 milliards de francs djiboutiens au titre du service de sa dette extérieure et n’en a payé que 2,30 milliards. L’institution juge qu’une restructuration « reste nécessaire ».
Une neutralité qui se monnaye
Le communiqué demande aux puissances extérieures de renoncer à la force, alors que Djibouti accueille cinq bases militaires étrangères, selon le FMI, dont la première base chinoise à l’étranger. Le pays vend sa position géographique à tous ses partenaires, et Pékin obtient un texte qui épouse ses thèmes diplomatiques.
Le compte rendu chinois de l’entretien ne mentionne ni la base, ni la dette, ni la renégociation avec Exim Bank que les autorités djiboutiennes visaient pour 2025, selon le FMI. Si la désescalade tarde, le coût retombera sur un port aux gains volatils, un chemin de fer sous moratoire et une Éthiopie qui cherche d’autres débouchés. Le communiqué de Pékin ne dit pas qui paiera.








