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Dette du Sénégal : 132 % du PIB, le classement BAD à relire

Agence de la BCEAO à Ziguinchor, institution monétaire au cœur du débat sur la dette du Sénégal libellée en francs CFA

Le 23 octobre 2026, plusieurs sites sénégalais, reprenant le quotidien L’Observateur, ont présenté le pays comme « le plus endetté de la région » selon la Banque africaine de développement (BAD), avec une dette du Sénégal évaluée à environ 132 % du produit intérieur brut (PIB). Le chiffre n’est pas nouveau : il porte sur la fin de 2024. Et le classement relayé aligne des grandeurs qui ne se comparent pas.

D’où vient le chiffre de 132 %

PressAfrik attribue ces données au rapport de la BAD sur les perspectives économiques de l’Afrique de l’Ouest. Le texte intégral de ce rapport n’a pas pu être consulté par NotreAfrik : les chiffres cités ici sont ceux des reprises de presse. La BAD n’a pas découvert ce niveau en octobre. Le 29 juin 2026, Le Soleil rapportait déjà que l’institution « rappelle » un ratio de dette publique de 132 % du PIB « à la fin de l’année 2024 ».

Ce niveau reprend la réévaluation du Fonds monétaire international (FMI) rendue publique en octobre 2025. Selon la presse sénégalaise qui en a rendu compte, il additionne la dette de l’État, celle des entreprises publiques et les arriérés intérieurs de paiement. C’est donc le périmètre le plus large en circulation.

Un classement qui compare l’incomparable

La liste reprise par PressAfrik mélange trois mesures. Pour le Sénégal, la dette publique totale, intérieure et extérieure. Pour le Nigeria, la seule dette extérieure, à 36,8 % du PIB en 2025. Pour la Gambie, un ratio de 47,8 % dont l’article ne précise pas le périmètre. La moyenne régionale citée, 35,6 % en 2025, est elle aussi une dette extérieure.

Les années ne coïncident pas non plus. Le Cap-Vert, deuxième de la liste, y figure à « environ 103 % ». Or le FMI, dans son communiqué du 6 février 2026, donne au Cap-Vert une dette publique de 112,0 % du PIB en 2024, et 102,5 % en projection pour 2025. À la même date, fin 2024, l’écart avec le Sénégal est donc d’une vingtaine de points, pas de près de trente.

Le Sénégal reste en tête dans tous les chiffres examinés. Ce qui est déformé, c’est la distance qui le sépare de ses voisins, et donc la lecture du risque. Un ratio de dette extérieure ne dit rien de ce qu’un État doit à ses propres banques.

La dette du Sénégal : trois périmètres, deux bases

Le Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024, publié par le ministère des Finances le 14 juillet 2026, donne trois niveaux pour fin 2024. L’administration centrale doit 23 667 milliards de francs CFA (FCFA), soit 119,0 % du PIB. Le secteur parapublic ajoute 9,6 points. L’ensemble du secteur public atteint 25 583 milliards, soit 128,6 %, des chiffres que NotreAfrik avait détaillés lors de la publication du bulletin. Les 132 % du FMI y ajoutent les arriérés.

Le dénominateur compte autant. Le bulletin précise que ses ratios « n’intègrent pas encore les résultats du rebasage du PIB ». Son tableau retient d’ailleurs un PIB 2021 de 15 261 milliards, celui de l’ancienne base. Or l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) a porté ce PIB 2021 à 17 316 milliards, soit +13,5 %, avec effet au 25 novembre 2025.

Le recoupement est net. L’ANSD a annoncé une dette publique 2021 ramenée à 80,0 % du PIB en nouvelle base ; le bulletin donne 90,8 % pour l’administration centrale en 2021, et 90,8 divisé par 1,135 donne 80,0. Le 6 octobre 2026, l’ancien ministre Abdourahmane Sarr a avancé une dette ramenée à 105 % du PIB fin 2025 grâce au rebasage, sans préciser le périmètre selon Senego. Le stock de dette, lui, n’a pas bougé d’un franc.

Qui détient la dette, et dans quelle monnaie

Selon le bulletin, la dette de l’administration centrale est extérieure à 71 % (16 894 milliards) et intérieure à 29 % (6 773 milliards). Elle est libellée à 46 % en euros, 17 % en dollars et 2 % en yuans, le reste en FCFA. La parité fixe entre l’euro et le FCFA neutralise le risque de change sur la première part ; la part en dollars y reste exposée.

Les créanciers multilatéraux portent 40 % de la dette extérieure, dont la Banque mondiale (17 %), le FMI (5 %) et la BAD (4 %). Les créanciers commerciaux en portent 34 %, dont 19 % en euro-obligations. Les bilatéraux en portent 17 %, Exim Bank of China en tête avec 1 380 milliards de FCFA. Le taux d’intérêt effectif moyen était de 3,9 % fin 2024, et la maturité résiduelle de la dette intérieure de 3,6 ans seulement.

Cette structure dit à qui profiterait, ou coûterait, une restructuration. Le 1er septembre 2026, le FMI a annoncé un accord au niveau des services, l’équipe étant conduite par Mercedes Vera Martin, et l’intention des autorités de solliciter un traitement de la dette. Le calendrier voulu depuis par Washington est détaillé dans notre article sur un accord attendu sous douze mois.

Le vrai test, c’est le budget

Le ratio dette/PIB ne dit pas ce que l’État paie chaque année. Le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026, arrivé à l’Assemblée nationale le 18 septembre 2026, prévoit 5 801,4 milliards de FCFA de service de la dette : 4 516,2 milliards de capital et 1 285,2 milliards d’intérêts. Les recettes totales sont révisées à 5 848,7 milliards.

Selon un calcul de la rédaction, les intérêts absorbent environ 22 % des recettes, et le service total presque leur intégralité. Concrètement, l’État ne rembourse ses échéances qu’en réempruntant. Selon les reprises de L’Observateur, la BAD estime aussi que le service de la dette a représenté 41,9 % des recettes d’exportation du Sénégal en 2025, contre 24,8 % au Nigeria.

Pour les ménages, l’enjeu n’est pas un rang dans un palmarès. Ce que l’État verse à ses créanciers réduit la marge laissée aux écoles, aux hôpitaux et à l’investissement, au cœur du débat sur la LFR 2026 et le budget 2027. La mesure du redressement sera la capacité de Dakar à publier des comptes cohérents sur une seule base, et à ramener ce service sous ses recettes.

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