Du 21 au 23 octobre 2026, le Syndicat unique des travailleurs de l’électricité (SUTELEC) a appelé à 72 heures de grève à Senelec, la Société nationale d’électricité du Sénégal, sous réquisition partielle d’agents à Dakar. Officiellement, la grève Senelec porte sur une prime que les syndicats estiment à près de 3 milliards FCFA. En arrière-plan, l’entreprise attend de l’État 391 milliards FCFA de compensations tarifaires, selon les chiffres de son dossier relayés par la presse sénégalaise.
Grève Senelec : faut-il craindre des coupures ?
Le 20 octobre, la direction générale de Senelec a diffusé un communiqué affirmant avoir pris les dispositions nécessaires pour garantir la continuité et la qualité de la fourniture. Le texte ne détaille ni les effectifs mobilisés ni le dispositif technique. Il s’agit d’un engagement, pas d’un bilan.
Le même jour, le gouverneur de la région de Dakar, Ousmane Kane, a signé un arrêté réquisitionnant des agents de Senelec inscrits sur une liste nominative, du 21 au 23 octobre, pour assurer « la continuité des services essentiels » et la sécurité des installations. Le nombre d’agents concernés n’a pas été rendu public. L’arrêté vaut pour la région de Dakar ; aucune réquisition identique n’est documentée ailleurs dans les sources consultées.
Le 22 octobre, le secrétaire général du SUTELEC, Mouhamed Habib Aidara, a revendiqué auprès de PressAfrik un suivi de 91 % au niveau national, hors agents réquisitionnés. Ce taux est une estimation syndicale. À cette date, aucune des sources consultées ne faisait état de coupures d’électricité imputables à la grève.
Le risque n’est pas théorique pour autant. Le 19 octobre, le ministre de l’Énergie et du Pétrole, El Hadji Abdourahmane Diouf, a évoqué devant la presse « une interruption du service public pendant 18 jours » lors des perturbations de septembre. Le SUTELEC conteste que ces coupures soient le fait des agents : il les impute à des « défaillances dans la planification énergétique » et à des « difficultés d’approvisionnement en combustible ».
Ce que réclament les grévistes
D’après une note du directeur général Papa Toby Gaye, rapportée par Seneweb le 19 octobre, le SUTELEC porte trois revendications. La première est le paiement de la prime sur le résultat annuel bénéficiaire 2025 (PRAB). Selon Financial Afrik, cette prime n’est versée qu’après certification d’un bénéfice par les commissaires aux comptes ; les syndicats l’évaluent à environ 10 % du bénéfice, soit près de 3 milliards FCFA.
La deuxième vise le contrat Akilee, une société de comptage et de gestion clientèle détenue à 34 % par Senelec et à 66 % par I-Nes, selon Financial Afrik. Le syndicat y voit une externalisation de la relation client et demande son retrait. La troisième porte sur la filialisation : le gouvernement prévoit d’ici fin 2027 une holding avec des filiales distinctes pour la production, le transport et la distribution. Il affirme que l’entreprise resterait détenue à 100 % par l’État.
La forme est aussi contestée. La direction dit n’avoir reçu aucun préavis et invoque l’article 436 du Code du travail, qui impose 30 jours de préavis. Elle rappelle qu’un procès-verbal de conciliation sur la PRAB a été signé le 1er septembre 2026. Le SUTELEC répond qu’il s’inscrit dans la grève générale du Front syndical pour la défense du travail (FSDT), dont le préavis a expiré.
Côté gouvernement, El Hadji Abdourahmane Diouf a expliqué que les services de la présidence jugeaient discutable le versement de la prime cette année. Il a assuré que la réponse « n’est pas négative » et que le chef de l’État restait « seul habilité à prendre la décision finale », sans fixer de délai.
391 milliards FCFA : ce que recouvre le chiffre
Les 391 milliards ne sont ni une dette bancaire ni un déficit de Senelec. Ce sont des compensations tarifaires : l’État fixe le prix de l’électricité payé par les ménages en dessous de son coût réel, et doit rembourser l’écart à l’entreprise. Selon Senego, qui cite le dossier de Senelec le 30 septembre 2026, cette somme s’ajoute à 182 milliards FCFA de factures impayées de l’administration, estimés par les travailleurs en juillet, à près de 60 milliards liés aux exportations d’électricité et à environ 9 milliards dus par les concessionnaires d’électrification rurale.
Le total dépasse 600 milliards FCFA. Rapportée à la prime réclamée, la seule compensation tarifaire en représente environ 130 fois, selon un calcul de la rédaction. Le syndicat retourne d’ailleurs l’argument : l’entreprise serait rentable, et son vrai problème serait le non-paiement des sommes dues par l’État.
Ces chiffres n’ont pas été confirmés par un document public du ministère des Finances consulté par NotreAfrik. Ils sont présentés par Senego comme ceux du dossier de Senelec et par Financial Afrik comme ceux des syndicats.
Un État à la fois actionnaire, régulateur et débiteur
L’arbitrage tombe au plus mauvais moment pour les finances publiques. Selon Pulse, le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026 porte les subventions énergétiques de 250 à 790,3 milliards FCFA. Ce texte est lui-même bloqué : le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, a annoncé que ses députés ne voteraient pas la LFR 2026 en l’état.
Dans ce contexte, verser une prime aux agents d’une entreprise dont l’État est à la fois l’actionnaire, le régulateur des tarifs et le principal débiteur devient un signal politique. Le refuser expose au conflit social ; l’accorder sans régler les compensations ne change rien à la trésorerie.
Le gaz, seule sortie durable
Le combustible importé pèse sur le coût de production, donc sur l’écart que l’État doit compenser, et le SUTELEC lie lui-même les perturbations à son approvisionnement. Senelec est devenue en avril 2026 l’unique actionnaire de West African Energy, porteuse de la centrale à gaz du Cap des Biches, et le pays cherche à financer son réseau gazier pour alimenter ses centrales.
Tant que ces conversions ne sont pas opérationnelles, le face-à-face entre syndicats, direction et État se rejouera à chaque échéance. La prochaine dépend d’une seule personne : le chef de l’État, à qui revient la décision sur la PRAB 2025.








