Le 20 octobre 2026, la Chambre des représentants libyenne, installée dans l’Est du pays, a approuvé à l’unanimité l’accord maritime Libye-Turquie signé en 2019, qu’elle rejetait depuis six ans. Le 21 octobre, le ministère égyptien des Affaires étrangères l’a déclaré « nul et non avenu ». Ce vote prive pourtant Le Caire d’un argument qu’il avançait depuis 2019 : l’absence d’aval de ce Parlement.
Un texte de 2019, pas un nouvel accord
Le texte ratifié n’est pas nouveau. Il s’agit du mémorandum d’entente sur la délimitation des zones de juridiction maritime en Méditerranée, conclu à Istanbul le 27 novembre 2019 entre la Turquie et le gouvernement d’entente nationale (GEN) de Tripoli, alors dirigé par Fayez al-Sarraj et reconnu par les Nations unies.
Selon le recueil des traités de l’Organisation des Nations unies (ONU), le mémorandum est entré en vigueur le 8 décembre 2019 et a été enregistré à la demande de la Turquie le 11 décembre 2019. L’ONU précise que l’enregistrement ne vaut pas jugement sur la validité d’un instrument.
Selon Daily News Egypt, les députés ont aussi abrogé deux décisions de 2020 qui rejetaient les accords avec Ankara et rompaient les liens politiques avec la Turquie. Elles dataient de l’époque où la Turquie soutenait militairement Tripoli contre l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar.
Pourquoi le vote de l’Est change la donne pour Le Caire
Depuis 2019, l’Égypte contestait le mémorandum sur deux terrains : le fond, ses droits maritimes, et la procédure libyenne. En janvier 2020, selon Egypt Independent, son ministère des Affaires étrangères invoquait l’article 8 de l’accord politique de Skhirat de 2015. Ce texte exigeait, selon Le Caire, que tout accord conclu par le Conseil présidentiel libyen soit ratifié par la Chambre des représentants. Ce Parlement, allié du Caire, ne l’avait jamais fait.
C’est précisément cette assemblée qui vient de l’approuver. Le communiqué égyptien du 21 octobre se replace donc sur le fond. Selon Middle East Eye, Le Caire réitère que le mémorandum « est nul et non avenu, sans effet juridique » et que la ratification « n’entraîne aucune conséquence juridique » pour l’Égypte. Selon l’AFP, il y voit « une violation manifeste des droits souverains de l’Égypte » sur sa zone économique exclusive (ZEE) et son plateau continental.
Le Caire invoque la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 et réaffirme son accord de délimitation avec la Grèce, signé en 2020, dont le tracé chevauche la ligne turco-libyenne. Aucune juridiction internationale n’a tranché entre ces revendications concurrentes.
Accord maritime Libye : les deux camps libyens alignés
Le fait est rare : Tripoli, où gouverne Abdul Hamid Dbeibah, et l’Est convergent. À l’Est, Saddam Haftar, fils de Khalifa Haftar, a salué la ratification dès le 20 octobre sur les réseaux sociaux, selon Middle East Eye. Ce média rapporte aussi, d’après des sources non nommées, qu’il chercherait l’appui d’Ankara pour un accord de partage du pouvoir avec Tripoli.
Ce rapprochement ne règle pas pour autant les divisions politiques libyennes. Il confirme en revanche un basculement : l’Est, adversaire militaire d’Ankara en 2020, en devient un partenaire. Selon l’AFP, des experts y voient aussi un refroidissement entre Le Caire et le camp Haftar. Ils l’attribuent à l’utilisation de l’Est libyen pour acheminer un soutien aux paramilitaires soudanais qui combattent l’armée appuyée par l’Égypte.
Côté turc, le ministère des Affaires étrangères a salué dans son communiqué n° 202 du 20 octobre une décision qui, selon lui, « préserve les droits et intérêts mutuels des deux pays ». Pour Ankara, dont les exportations vers l’Afrique progressent, le texte est en vigueur depuis 2019. La Turquie n’est pas partie à la Convention de 1982, contrairement à l’Égypte, à la Grèce et à Chypre.
Athènes et Bruxelles sur la ligne du Caire
Le ministère grec des Affaires étrangères juge le mémorandum « illégal, nul et non avenu » et estime que le vote n’y change rien, selon The National. Athènes soutient que la Turquie et la Libye n’ont pas de côtes adjacentes ou se faisant face, et que le tracé ignore les droits maritimes des îles grecques. Le ministre Giorgos Gerapetritis a appelé ses homologues égyptien et chypriote.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a jugé l’accord contraire au droit de la mer et « nul et non avenu ». Elle a affirmé la solidarité de l’Union européenne (UE) avec la Grèce et Chypre.
Ce qui se joue sous la mer
La Méditerranée orientale a changé de statut en août 2015, quand l’italien Eni a annoncé la découverte de Zohr au large de l’Égypte, estimée alors par la compagnie à 30 000 milliards de pieds cubes de gaz en place, soit environ 850 milliards de mètres cubes. C’est le plus grand gisement découvert en Méditerranée.
La Crète est le principal point de friction. Le 16 février 2026, Chevron et le grec HELLENiQ ENERGY ont signé avec Athènes des baux d’exploration sur quatre blocs, dont deux au sud de la Crète. Le 19 février, le porte-parole du ministère turc de la Défense a jugé ces activités contraires au mémorandum de 2019, selon Turkish Minute. Côté libyen, la Compagnie nationale du pétrole a attribué en février 2026 des blocs lors de son premier appel d’offres depuis 2007 ; la compagnie publique turque TPAO en a obtenu deux, selon l’agence Anadolu.
Une délimitation revendiquée ne prouve ni l’existence d’un gisement exploitable ni sa rentabilité. Elle conditionne en revanche la sécurité juridique des forages, et donc la décision des compagnies d’y investir.
Une bataille diplomatique sans arbitre
La Grèce se dit prête à porter la délimitation de sa ZEE et de son plateau continental avec la Turquie devant la Cour internationale de justice, une option qu’Ankara refuse, selon Middle East Eye.
Pour l’Égypte, la situation est inédite : elle doit contester un texte soutenu à la fois par Tripoli et par l’Est. La suite se jouera dans les prochaines campagnes sismiques au sud de la Crète et au large de la Cyrénaïque.








