Moody’s abaisse le Sénégal à Ca en plein blocage budgétaire

Façade de l'Assemblée nationale du Sénégal à Dakar, où le budget rectificatif est bloqué au moment de la dégradation par Moody's

Le 29 octobre 2026, Moody’s a abaissé de deux crans la note en devises du Sénégal, de Caa2 à Ca, l’avant-dernier échelon de son échelle. Le lendemain, la commission des finances de l’Assemblée nationale rejetait pour la seconde fois le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026. Les deux décisions se répondent : l’agence anticipe des pertes plus lourdes pour les créanciers étrangers et cite parmi ses motifs la polarisation entre l’exécutif et le Parlement.

Ce que dit la note Ca de Moody’s sur le Sénégal

Selon Reuters, Moody’s a ramené de Caa2 à Ca la note d’émetteur à long terme en devises du Sénégal et celle de sa dette senior non garantie en devises. C’est la cinquième dégradation consécutive, moins de deux mois après la précédente, intervenue le 28 août 2026. La perspective passe de négative à stable, et la note en monnaie locale est confirmée à Caa2, selon le communiqué de l’agence daté de Londres et rapporté par SenePlus le 30 octobre.

Dans la grille de Moody’s, Ca désigne une dette très spéculative, en défaut ou très proche du défaut, avec une perspective de récupération partielle du capital et des intérêts. Seul l’échelon C est plus bas. La perspective stable ne signale donc aucune amélioration : elle indique que l’agence juge le risque désormais intégré à la note.

Le cœur de la décision tient aux pertes attendues. Selon SenePlus, Moody’s anticipe pour les créanciers privés étrangers, dont les porteurs d’eurobonds, des pertes cohérentes avec la fourchette de 35 % à 65 % associée à la catégorie Ca, dans la restructuration annoncée par Dakar en septembre. L’agence a aussi abaissé les plafonds souverains, de B1 à B2 en monnaie locale et de B2 à B3 en devises. Elle relève enfin que l’appartenance à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) limite les risques de transfert et de convertibilité.

Deux rejets en commission, une plénière le 3 novembre

Le premier rejet date du vendredi 23 octobre 2026. Le 27 octobre, en séance plénière, le texte a été renvoyé en commission à la demande du gouvernement, pour relancer les discussions. Le second rejet est tombé le vendredi 30 octobre, après près de quatre heures de séance réunissant une quarantaine de commissaires, selon le site Points Chauds, qui ajoute que deux amendements de l’exécutif ont aussi été écartés. Aucun décompte des voix n’a été publié.

Un rejet en commission n’est pas un rejet définitif : c’est la plénière qui tranche. Selon Points Chauds, le texte doit y être examiné en l’état le mardi 3 novembre 2026. Le parti Pastef-Les Patriotes y détient 130 des 165 sièges, et l’Assemblée est présidée par son dirigeant, Ousmane Sonko, en rupture avec le président Bassirou Diomaye Faye. Le contenu du texte et les conditions posées par la majorité ont été détaillés dans notre article sur le veto d’Ousmane Sonko.

Dans son communiqué du 30 octobre, le groupe Pastef juge les réponses du ministre « insuffisantes et insatisfaisantes », tout en se disant ouvert au dialogue. Selon SenePlus, il réclame notamment un rapport du cabinet Forvis Mazars, un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) sur la dette non financière et le rapport d’exécution budgétaire de septembre 2026.

Le ministère des Finances alerte sur la trésorerie

Le 31 octobre, le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan a pris acte du second rejet dans un communiqué. Il dit avoir répondu au mémorandum du 26 octobre, qui portait sur les subventions à l’énergie, les aides aux familles et les dépenses prioritaires, et relève que la commission n’a déposé ni amendement ni contre-proposition.

Le ministère invoque des marges budgétaires très réduites, un accès difficile aux marchés financiers et des négociations en cours avec le Fonds monétaire international (FMI). Il avertit qu’une incertitude prolongée pourrait compromettre la couverture des besoins de financement de 2026 et accroître la pression sur la trésorerie de l’État, au détriment des dépenses prioritaires. Le communiqué ne chiffre pas cette pression et ne fixe pas de date pour la plénière.

La version gouvernementale ne dit pas tout du différend : les députés contestent la sincérité des chiffres, l’exécutif leur reproche de ne rien proposer. Ce que le communiqué établit, c’est l’enjeu de calendrier. Selon Points Chauds, un rejet en plénière laisserait en vigueur la loi de finances initiale, sans les mesures négociées avec le FMI, dont dépend le programme d’environ 2,2 milliards de dollars.

Qui paiera : les créanciers ou les dépenses publiques ?

La note Ca dit à quel point les créanciers étrangers doivent s’attendre à perdre. Le blocage de la LFR pose la question symétrique : qui supportera l’ajustement à l’intérieur du pays. Si le budget révisé tarde, la trésorerie arbitre seule, et les fournisseurs de l’État, souvent payés en dernier, deviennent la variable d’ajustement, avec un effet en chaîne sur les PME et leurs salariés.

Aucun chiffre public ne permet aujourd’hui de mesurer des retards de paiement imputables au second rejet ; annoncer une suspension des salaires serait infondé. Une dégradation n’est pas un défaut de paiement, et une restructuration est une négociation sur les conditions de remboursement, pas un arrêt des paiements de l’État. Mais plus la répartition des pertes reste floue, plus les investisseurs exigent de garanties, et plus le refinancement coûte cher.

Restructuration de la dette : le Parlement entre dans l’équation

Jusqu’ici, la trajectoire de la dette sénégalaise se jouait entre Dakar, le FMI et les créanciers. L’accord des services du FMI sur une facilité élargie de crédit, conclu le 1er septembre 2026, attend encore l’approbation du conseil d’administration, et Washington pousse pour une restructuration bouclée en moins d’un an. Le marché avait déjà réagi au premier signal politique : le 20 octobre, les eurobonds sénégalais avaient tous reculé après le refus de voter le texte en l’état.

En citant la polarisation entre l’exécutif et le législatif, Moody’s fait du vote du 3 novembre un paramètre du crédit souverain. Une adoption, même amendée, rouvrirait le chemin vers le conseil du FMI ; un rejet prolongerait l’incertitude que l’agence vient de facturer. Dans les deux cas, la note Ca restera le point de départ des discussions avec les porteurs d’eurobonds.

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