Registres fictifs : 92 milliards DA de préjudice présumé

Bâtiment de la Banque d'Algérie à Alger, photo d'illustration sans lien avec l'affaire des registres fictifs

Plus de 400 registres fictifs du commerce auraient servi à un réseau soupçonné de faux, d’évasion fiscale et de blanchiment, selon un communiqué de la Sûreté nationale algérienne rendu public le 29 octobre 2026 et rapporté par la presse algérienne. La police estime le préjudice pour le Trésor public à plus de 92 milliards de dinars algériens (DA) et indique avoir récupéré 230 millions de DA, soit moins de 0,25 % du montant avancé. Vingt-cinq personnes ont été présentées au parquet ; aucune juridiction ne s’est encore prononcée.

Ce que la police affirme, et ce qu’elle ne dit pas

L’opération a été menée par le Service central de lutte contre le crime organisé de la Sûreté nationale, selon la dépêche de l’Algérie Presse Service (APS) publiée le 29 octobre 2026. D’après le compte rendu du communiqué publié le même jour par El Khabar et Maghreb Émergent, l’enquête a été conduite « sous la supervision du parquet compétent » et le réseau aurait opéré dans plusieurs wilayas, non précisées.

Les 25 personnes interpellées ont été présentées au procureur de la République près le pôle pénal économique et financier d’Alger, à qui il revient de décider des suites judiciaires. Les autorités n’ont rendu publique aucune identité. Les faits décrits sont des soupçons formulés au stade de l’enquête, et les personnes mises en cause restent présumées innocentes.

Le communiqué, tel que rapporté par la presse, ne mentionne ni les chefs d’inculpation éventuellement retenus, ni la valeur des biens saisis, ni la manière dont les registres ont été obtenus, ni les secteurs concernés. Ont été saisis, selon la police, des camions, des véhicules de tourisme, des cachets et des documents administratifs.

Comment des registres fictifs déplacent de l’argent

Selon la police, les registres du commerce en cause ne correspondaient à aucune activité réelle. Ils auraient servi à simuler des transactions commerciales et à faire circuler d’importantes sommes hors des circuits légaux. Une immatriculation sans activité permet de produire des factures, des mouvements de fonds et des opérations d’importation ou de revente qui ont l’apparence de la légalité.

Multiplier les entités complique la reconstitution de la chaîne : chaque registre ajoute un fournisseur ou un client de façade. Les éléments publiés ne permettent pas de dire si chacun des 400 registres correspondait à une société distincte, ni qu’un organisme de contrôle ou une banque en particulier a failli. La question de fond porte sur le rapprochement entre l’immatriculation, l’activité déclarée, l’impôt payé et les flux bancaires.

92 milliards de dinars : un préjudice estimé, pas jugé

L’usage algérien, y compris dans les communiqués officiels, compte en centimes : 100 centimes font un dinar. La police parle de « plus de 9 200 milliards de centimes » de préjudice, soit plus de 92 milliards de DA, et de 23 milliards de centimes récupérés, soit 230 millions de DA. Lire « 9 200 milliards de dinars » multiplierait le montant par cent.

Au cours officiel d’environ 151 DA pour un euro, le préjudice avancé représenterait de l’ordre de 600 millions d’euros, et les sommes récupérées environ 1,5 million d’euros. Ces conversions, faites par la rédaction, sont indicatives. Sur le marché parallèle des devises, où l’euro se paie nettement plus cher, la contre-valeur serait bien inférieure.

Surtout, ce chiffre reste une estimation des services de police, dont la méthode de calcul n’a pas été publiée. Il ne s’agit pas d’un montant fixé par un tribunal. Trois notions doivent rester séparées : le volume des transactions suspectes, le préjudice fiscal attribué au réseau, et les avoirs effectivement récupérés. Il appartiendra à la justice d’établir les responsabilités individuelles et les sommes légalement recouvrables.

Registres fictifs et récupération des avoirs : l’écart à combler

Le ratio de 0,25 % n’est pas un taux de recouvrement définitif : saisies et confiscations peuvent encore être prononcées. Il illustre néanmoins la distance entre détecter une fraude présumée, en évaluer le coût et retrouver des actifs saisissables, quand des fonds ont pu être dispersés.

Le volet international de la récupération des avoirs avance lentement : en avril 2026, le Conseil des ministres a annoncé que l’Algérie récupérerait auprès de la Suisse plus de 110 millions de dollars de fonds détournés et gelés, selon l’APS.

Pour les finances publiques, l’enjeu est double. En amont, repérer les sociétés sans activité vérifiable et les chaînes de facturation incohérentes. En aval, identifier les actifs assez tôt pour qu’ils ne disparaissent pas avant les décisions de justice. Quand l’impôt éludé n’est pas recouvré, la charge se reporte sur les contribuables qui paient et sur les services publics.

Après la liste grise, l’épreuve de l’efficacité

L’affaire intervient quatre mois après la sortie de l’Algérie de la liste des juridictions sous surveillance renforcée du Groupe d’action financière (GAFI), dite « liste grise », décidée lors de la plénière du 17 au 19 juin 2026. Le pays y avait été replacé en octobre 2024. Entre-temps, Alger a durci son arsenal, dont la loi 25-10 de juillet 2025 qui a notamment banni l’usage des cryptomonnaies.

L’Union européenne avait de son côté ajouté l’Algérie à sa liste des pays tiers à haut risque en juin 2025 ; NotreAfrik n’a pas trouvé, à ce jour, de texte européen l’en retirant.

La sortie de la liste grise ne clôt donc pas le sujet. Le critère devient l’efficacité : transformer les soupçons en enquêtes, les enquêtes en décisions de justice, et les décisions en avoirs réellement recouvrés. Le dossier des 400 registres fictifs en sera l’un des tests, à mesure que le pôle pénal économique et financier d’Alger fera connaître ses décisions.

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