Dans les banques CEMAC, les investisseurs locaux et régionaux contrôlent 23 établissements de crédit sur 54, soit 42,6 %, selon des données de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) relayées par Financial Afrik le 21 octobre 2026. Le dernier rapport annuel de la COBAC, sur l’exercice 2024, compte pour sa part 18 banques à capitaux nationaux sur 56. Aucun de ces deux chiffres ne dit si ces banques prêtent davantage aux entreprises et aux ménages : le rapport du superviseur permet en revanche de mesurer où va l’argent des déposants.
Banques CEMAC : deux chiffres qui ne mesurent pas la même chose
Le chiffre de Financial Afrik porte sur 54 établissements et regroupe les investisseurs « locaux et régionaux » de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). L’extrait accessible de l’article, réservé aux abonnés, ne précise ni l’année des données ni la liste des banques classées.
Le rapport annuel 2024 de la COBAC recense 56 banques au 31 décembre 2024 : 19 au Cameroun, 10 au Congo, 10 au Tchad, 8 au Gabon, 5 en Guinée équatoriale et 4 en Centrafrique. Il en classe 12 à capitaux publics, 6 à capitaux nationaux privés et 38 à capitaux étrangers, soit 32 % de banques nationales. Le rapport n’indique pas si la filiale d’un groupe d’un autre pays de la zone compte comme étrangère ; l’écart avec les 23 établissements « locaux et régionaux » peut tenir à ce périmètre comme à la date des données.
Dans les deux cas, on compte des banques, pas des parts de marché. Ni Financial Afrik ni la COBAC ne publient la part de chaque catégorie d’actionnaires dans les actifs, les dépôts ou les crédits.
Qui a repris les filiales des groupes européens
Société Générale a cédé sa filiale tchadienne au groupe burkinabè Coris en janvier 2024, selon Financial Afrik. Au Cameroun, l’État a racheté en juillet 2025 la participation du groupe français pour 129 milliards de francs CFA (FCFA), selon le site L’Economie. Une part notable de ce capital « local » est donc public, ce qui pose une question de gouvernance : un actionnaire qui est aussi le premier emprunteur du pays oriente-t-il les crédits de sa banque ?
Où va l’argent déposé dans les banques de la zone
En 2024, les banques de la CEMAC ont collecté 17 995 milliards FCFA de dépôts et accordé 12 501 milliards de crédits bruts à leur clientèle, selon la COBAC. Rapportés l’un à l’autre, les crédits représentent environ 69 % des dépôts, un calcul de la rédaction.
Dans ces crédits à la clientèle, le secteur privé reçoit 9 710 milliards FCFA, soit 77,7 % du total, contre 74 % un an plus tôt, en hausse de 11,6 %. Les crédits directs aux États pèsent 1 020 milliards (8,2 %) et ceux aux entreprises publiques 1 004 milliards (8 %). Le Cameroun concentre 46,5 % des dépôts de la zone.
La qualité de ces prêts reste le point faible. Les créances en souffrance atteignent 2 024 milliards FCFA, soit 16,2 % des crédits bruts. Pour un emprunteur, cela se traduit par des banques prudentes, qui exigent des garanties lourdes et préfèrent souvent un autre placement.
Les États passent surtout par les titres publics
Cet autre placement, ce sont les titres d’État. La COBAC chiffre les expositions brutes des banques sur les États à 7 642 milliards FCFA, titres publics et crédits directs compris, soit 405 % de leurs fonds propres nets, quand la limite réglementaire de concentration est de 25 %. Ces financements représentent 31 % du total des bilans en 2024, contre 32 % en 2023, et 42 % des dépôts, contre 44 %.
Le rapport retient aussi un ratio de 61 % rapporté aux « crédits bruts bancaires », contre 40 % en 2023, chiffre largement repris dans la presse. Son tableau utilise toutefois 18 247 milliards comme dénominateur en 2023 et 12 501 milliards en 2024 : selon notre lecture, une large part de ce bond tient à ce changement de base. Les ratios aux dépôts et au bilan, eux, sont stables ou en léger recul.
Le superviseur n’en minimise pas l’enjeu. Il écrit que « l’appétence aux titres publics est un axe stratégique majeur du modèle d’affaires de certaines banques » et parle d’un « risque d’éviction » du secteur privé. La COBAC a déjà signalé d’autres concentrations, comme les 53 % de crédits placés dans des secteurs sensibles sur le plan environnemental et social.
Actionnariat et crédit : ce que les données ne disent pas
Le rapport de la COBAC ne publie aucune ventilation des crédits par catégorie d’actionnaires. Rien, dans les documents examinés, ne montre qu’une banque à capitaux nationaux prête davantage aux PME qu’une filiale étrangère. Un groupe régional peut répartir ses risques entre plusieurs économies ; une banque nationale peut mieux connaître certains emprunteurs ; aucun de ces avantages ne se déduit du seul passeport des actionnaires.
La recapitalisation peut en revanche redistribuer le contrôle. Le règlement COBAC R-2025/02 du 10 décembre 2025 porte le capital minimum des banques de 10 à 25 milliards FCFA depuis le 1er janvier 2026. Les banques qui ne peuvent s’y conformer en un an devaient soumettre avant le 30 juin 2026 un plan de mise à niveau, avec une échéance finale au 31 décembre 2029. Fin 2024, 14 banques étaient déjà en infraction sur la représentation du capital minimum, à l’ancien seuil, et 22 en insuffisance de fonds propres nets.
Ce qu’il faudra regarder ensuite
Apporter du capital permet à un actionnaire de garder la main ; faire entrer un partenaire ou fusionner peut le diluer. Les documents publics ne disent pas quelles banques ont obtenu un calendrier approuvé.
Pour les entreprises et les ménages, l’indicateur utile n’est pas la nationalité du capital mais la part des dépôts qui revient en crédits productifs, et à quel coût. Tant que les titres d’État offriront un rendement jugé sûr, la propriété des banques changera plus vite que leurs choix de prêt. La COBAC suit aussi les nouveaux circuits de l’argent, comme les fonds du mobile money confiés aux agrégateurs.








