Le système bancaire de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA) affiche une résilience d’ensemble trompeuse. Si le taux de créances en souffrance des banques reste contenu autour de 9 % — 9,1 % en février 2026, pour un encours de 3 608 milliards de francs CFA selon la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) —, les écarts entre pays se creusent : de 6,2 % en Côte d’Ivoire à plus de 23 % au Niger.
Les banques de l’UMOA grossissent et absorbent les chocs
Les grands agrégats témoignent d’un secteur en expansion continue. Selon le rapport annuel 2024 de la Commission bancaire de l’UMOA, le total de bilan des établissements de crédit a atteint 72 068,3 milliards de francs CFA fin 2024, en hausse de 9,3 % sur un an. Les crédits à la clientèle s’élevaient à 36 888,3 milliards et les ressources à 57 897,9 milliards, constituées à 83,3 % de dépôts.
Le tout dans un environnement macroéconomique porteur : croissance réelle de 6,3 % et inflation ramenée à 3,5 % en 2024. La qualité agrégée du portefeuille s’était même légèrement améliorée cette année-là, le taux brut de dégradation revenant de 9,2 % à 8,5 %.
La dynamique de crédit s’est poursuivie, avec 38 929 milliards de francs CFA d’encours à la clientèle en mars 2025. L’assouplissement monétaire l’accompagne : après une première baisse en juin 2025, la BCEAO a ramené son taux directeur à 3,00 % en mars 2026, dans un contexte de liquidité surabondante — plus de 3 600 milliards de francs CFA de réserves excédentaires en mars 2026, contre 2 135 milliards un an plus tôt.
Attention aux millésimes des taux de dégradation
Plusieurs chiffres circulent et sont régulièrement confondus. Le taux brut de dégradation du portefeuille était de 8,5 % fin 2024 selon le rapport annuel, de 8,8 % en mars 2025, et de 9,1 % en février 2026.
La progression est réelle mais mesurée. Elle ne prend son sens qu’à condition de dater chaque valeur : citer « 8,5 % » ou « 9,1 % » sans millésime revient à décrire deux situations différentes avec la même autorité.
Une qualité d’actifs qui s’effrite par les bords
C’est la dispersion, plus que la moyenne, qui mérite l’attention. Un écart allant de 6,2 % en Côte d’Ivoire à plus de 23 % au Niger ne décrit pas un système homogène : il décrit huit marchés nationaux dont les trajectoires divergent.
La couverture des risques par les provisions recule par ailleurs, ce qui signifie qu’à niveau de créances douteuses égal, le matelas d’absorption s’amincit.
Du côté de la microfinance, la Commission bancaire relève pour les institutions de grande taille un taux brut de dégradation de 5,5 % en 2025, contre 6 % en 2024 — une amélioration. Mais leur ratio de capitalisation ressort à 9,4 %, pour une norme réglementaire de 15 %. Le secteur qui finance les plus petits emprunteurs est donc sous-capitalisé au regard de ses propres règles.
Ce que la moyenne régionale masque
Le lien entre risque bancaire, situation sécuritaire et finances publiques mérite d’être posé — en le présentant pour ce qu’il est, une analyse, et non une conclusion de la BCEAO.
Les taux les plus dégradés se concentrent dans les pays sahéliens, où l’activité économique formelle est perturbée, où l’accès de l’administration au territoire est contesté, et où les entreprises qui portent les crédits ont vu leurs débouchés se rétrécir. Un crédit ne se dégrade pas seulement parce que l’emprunteur est mauvais, mais parce que son marché a disparu.
S’y ajoute l’exposition croissante des banques aux signatures souveraines. Quand une part grandissante du bilan est constituée de titres publics, la santé apparente du portefeuille de crédit privé dit de moins en moins de choses sur le risque réel porté par l’établissement. Ce mécanisme est documenté de longue date dans l’UEMOA et se retrouve, sous une forme plus aiguë, en Afrique centrale.
Une résilience à ne pas confondre avec une solidité
Le système bancaire ouest-africain n’est pas en crise, et rien dans les données disponibles ne le suggère. Il croît, il est liquide, et son taux de créances douteuses agrégé reste dans une fourchette gérable.
Mais la moyenne régionale fonctionne comme un anesthésiant statistique. Elle additionne un marché ivoirien profond et diversifié avec un marché nigérien où près d’un quart des crédits sont en souffrance, et rend le second invisible.
Les données les plus récentes disponibles publiquement s’arrêtent autour de février-mars 2026 ; des chiffres de mi-2026 indiqueraient un portefeuille globalement stabilisé, mais avec des disparités persistantes entre les huit États. C’est exactement le point : la stabilisation d’ensemble et la divergence nationale ne se contredisent pas — elles coexistent, et c’est la seconde qui dessine le risque des prochaines années. La profondeur limitée des marchés financiers régionaux, illustrée par le cloisonnement des bourses africaines, laisse peu d’alternatives au crédit bancaire.







