Réunis du 21 au 25 août 2026 à Bamako, les experts de la Commission technique mixte de matérialisation de la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Mali ont adopté par consensus le tracé définitif de leur ligne commune, ainsi que l’avant-projet du traité de délimitation appelé à l’entériner. La signature est espérée avant la fin de l’année 2026. Entre un membre fondateur de l’Alliance des États du Sahel et un pilier de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la borne frontière devient un instrument de sécurité autant que de voisinage.
Cinq jours pour solder des décennies d’ambiguïtés
La rencontre de Bamako était, selon les communiqués officiels et la presse ivoirienne, la quatrième réunion de la Commission technique mixte — un média malien parle d’une troisième rencontre, divergence mineure qui n’affecte pas le fond. Elle a capitalisé sur la mission conjointe de reconnaissance technique menée du 12 au 19 avril 2026 dans la zone de Pogo-Zégoua, à cheval sur la frontière, là où transite l’essentiel des flux routiers entre les deux pays.
Au terme des travaux, conduits côté ivoirien par Diakalidia Konaté, secrétaire exécutif de la Commission nationale des frontières de la Côte d’Ivoire, les deux délégations ont validé trois livrables : le tracé définitif de la ligne frontalière, l’avant-projet de traité de délimitation, et le « canevas de base » qui servira de référence aux opérations de démarcation et d’abornement — la pose physique des bornes, prévue pour s’engager avant la fin de l’année.
Le processus s’inscrit dans le Programme frontière de l’Union africaine, qui pousse les États du continent à délimiter et matérialiser des limites héritées de la colonisation, souvent décrites dans des textes anciens, imprécis ou contradictoires. Des années de relevés cartographiques, de missions de terrain et de consultations avec les communautés riveraines ont précédé le consensus de Bamako.
Pourquoi une ligne sur une carte change la sécurité
L’enjeu dépasse de loin la géodésie. Pour Abidjan, la frontière nord est devenue un front stratégique : exposée à la pression des groupes armés opérant depuis le Sahel, la Côte d’Ivoire a considérablement renforcé son dispositif militaire septentrional ces dernières années.
Une frontière juridiquement incontestable et physiquement bornée facilite la coordination des patrouilles, l’échange de renseignement et la lutte contre les trafics transfrontaliers : armes, carburant, bétail volé, sans oublier l’orpaillage informel qui prospère dans les zones grises. Pour Bamako, la démarche sécurise le flanc sud et conforte la souveraineté de l’État sur des espaces où sa présence est contestée.
Et pour les populations frontalières, une ligne claire est d’abord un outil de paix locale. La plupart des conflits fonciers, pastoraux ou miniers de ces zones s’enveniment précisément de l’incertitude sur la juridiction compétente. Ces questions de tracés hérités et de souveraineté disputée sont au cœur de notre Grand Format consacré aux frontières africaines.
Un acte politique, en creux
Le plus remarquable est peut-être le contexte. Depuis le retrait du Mali de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), Abidjan et Bamako campent dans des architectures régionales divergentes.
Les relations bilatérales ont, de surcroît, traversé une crise aiguë avec l’affaire des soldats ivoiriens détenus au Mali en 2022, graciés début 2023. Que les deux administrations aient, malgré ce désalignement institutionnel, mené à terme un processus technique aussi sensible que la délimitation frontalière dit la résilience des canaux bilatéraux — frontaliers, commerciaux, sécuritaires — et une volonté partagée de préserver la substance de la relation.
La séquence fait écho au dégel simultané entre Bamako et Alger, illustré fin août 2026 par la visite du Premier ministre malien en Algérie. Sur les dossiers de voisinage, le pragmatisme regagne du terrain sur la rhétorique. Ce pragmatisme se retrouve dans l’économie : le Mali continue d’attirer des investissements miniers, comme dans le lithium, dont l’évacuation dépend largement des corridors ivoiriens.
Ce qui reste à faire après le tracé
Le consensus d’experts n’est pas encore une réalité de terrain. Trois étapes le sépareront d’une frontière effectivement matérialisée.
La signature du traité de délimitation d’abord, espérée avant la fin de l’année 2026, puis sa ratification par les deux parlements. L’abornement ensuite : la pose physique des bornes, opération longue, coûteuse et exposée aux conditions sécuritaires des zones concernées. La gestion partagée enfin, car une frontière délimitée reste à administrer — postes de contrôle, coopération douanière, circulation des populations frontalières dont la vie quotidienne ignore largement le tracé.
Ce sont ces flux transfrontaliers, et les restrictions qui pèsent encore sur les corridors routiers ouest-africains, qui diront si la borne frontière a servi à fluidifier le voisinage ou seulement à le figer.




