Jamais la dette des six États de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, n’avait autant pesé sur leur marché régional. L’encours des titres publics émis sur le marché de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a atteint 10 560,8 milliards de francs CFA — environ 18,64 milliards de dollars — à fin juillet 2026, en hausse de 3,34 % sur un seul mois. Quinze ans après son lancement, ce marché est devenu la principale pompe à financement des Trésors d’Afrique centrale.
La dette CEMAC a changé d’échelle en deux ans
La trajectoire est vertigineuse. L’encours du marché des titres publics de la BEAC est passé d’environ 7 500 milliards de francs CFA début 2025 à 9 451,4 milliards en janvier 2026, soit une progression de 26 % sur un an. Il a franchi le cap symbolique des 10 000 milliards en juillet, quinze ans après la création du marché, pour s’établir à 10 560,8 milliards.
Les levées suivent le même rythme : 6 764,7 milliards de francs CFA mobilisés entre mars 2025 et mars 2026, contre 5 699,9 milliards un an plus tôt, en hausse de 18,7 %, selon le rapport de politique monétaire de la BEAC de juin 2026. Une précision de périmètre s’impose ici, car la confusion est fréquente : l’encours est un stock, les levées sont un flux. Les deux ne s’additionnent pas.
Et l’appétit ne faiblit pas. Les programmes indicatifs des six États prévoyaient environ 3 900 à 4 000 milliards d’émissions pour 2026, le Cameroun en tête des intentions avec 1 165 milliards, devant le Gabon (1 046), le Tchad (520), la Guinée équatoriale (419) et la Centrafrique (66,5).
Un endettement obligataire qui s’installe
La structure de l’encours dit la mue du marché. Les obligations du Trésor assimilables (OTA), à moyen et long terme, représentent 82,9 % du stock — dont une majorité de maturités de deux à cinq ans — contre 17,1 % pour les bons du Trésor assimilables (BTA), à moins d’un an.
Le court terme de trésorerie a cédé la place à un endettement obligataire installé, où le refinancement d’échéances par de nouvelles émissions tend à devenir structurel dans plusieurs Trésors. Les adjudications tchadiennes du mois d’août en offrent une illustration au niveau d’un seul émetteur.
Qui emprunte le plus : le basculement gabonais
Longtemps dominé par le Cameroun et le Congo, le marché a changé de premier client. En janvier 2026, le Gabon détenait le premier encours avec 2 887 milliards de francs CFA, soit 30,5 % du total, après une progression de 74 % en un an nourrie notamment par des opérations de titrisation. Suivaient le Congo (2 790,5 milliards, 29,5 %) et le Cameroun (plus de 1 800 milliards).
C’est encore le Gabon, avec la Centrafrique, qui a porté la dernière poussée mensuelle de l’encours. Libreville, dont les besoins ont explosé avec son programme d’investissements post-transition, est devenu l’animateur principal du marché régional — et son premier facteur de risque de concentration. La Guinée équatoriale, longtemps absente, y revient progressivement ; la Centrafrique reste l’émetteur le plus modeste, bridée par une base d’investisseurs étroite.
Un classement par pays des levées circule (Gabon 1 381,5 milliards, Congo 807,1, Tchad 529,7, Cameroun 392,4), mais sa somme ne correspond pas au total régional : son périmètre est incertain et il n’est pas repris ici.
Qui paie le plus cher : la courbe des fragilités
Le coût monte pour tout le monde, mais pas pour tout le monde pareil. Le taux moyen des émissions est passé de 7,70 % à 8,78 % entre janvier 2025 et janvier 2026, avec 10,86 % en moyenne sur les OTA contre 7,05 % sur les BTA. Ce renchérissement est entretenu par le resserrement monétaire de la BEAC, qui défend ses réserves de change.
Sur cette courbe, les adjudications dessinent une hiérarchie des signatures : le Tchad et la Centrafrique offrent régulièrement les rémunérations les plus élevées, reflet d’un profil budgétaire jugé plus risqué, tandis que le Cameroun sert de référence régionale. Le débat sur les coûts reste toutefois disputé, certaines analyses récentes suggérant des inversions ponctuelles de hiérarchie entre le Gabon et le Cameroun selon les instruments. Ce point mérite d’être documenté sur les données d’adjudication elles-mêmes.
Le vrai risque : les banques, et elles seules
Le sujet systémique est ailleurs. Ce marché repose presque exclusivement sur les banques de la zone. Selon le Fonds monétaire international, l’exposition des banques de la CEMAC aux États est passée d’environ 10 % des actifs en 2015 à près de 31 % fin 2023, certains établissements dépassant 50 %.
Cette concentration évince le crédit au secteur privé, sature progressivement la capacité d’absorption du marché primaire et lie le sort des banques à celui des Trésors. C’est la même « boucle souverain-banques » que la Banque africaine de développement pointe au Cameroun, où l’État est devenu actionnaire à 83,68 % de General Bank of Cameroon. Elle explique aussi pourquoi l’épargne régionale peine à s’orienter vers les entreprises, un travers que l’on retrouve dans le cloisonnement des bourses africaines.
Le Fonds monétaire international plaide pour un marché secondaire actif et une base d’investisseurs élargie. En attendant, chaque record d’encours rapproche la question que personne ne souhaite poser : que se passe-t-il le jour où les banques ne peuvent plus souscrire ?





