Les transferts de la diaspora vers l’Afrique ont atteint 104,6 milliards de dollars en 2024, selon la Banque africaine de développement (BAD), soit environ 38 % des principaux flux financiers extérieurs comptabilisés par l’institution cette année-là. C’est l’une des sources de financement les plus importantes et les plus stables du continent. Mais l’essentiel de cette manne finance la solidarité familiale plutôt que l’accumulation : titres fonciers, entreprises, épargne longue.
La rente la plus fiable du continent
Les ordres de grandeur donnent le vertige. L’Égypte (22,7 milliards de dollars en 2024), le Nigeria (19,8 milliards) et le Maroc (12,05 milliards) dominent en volume. Mais c’est en proportion que l’effet est le plus spectaculaire : au Sénégal, les envois représentent environ 11 % du produit intérieur brut, et dans certains États fragiles jusqu’à 20 % du revenu national.
Surtout, ces flux ont une vertu qu’aucun autre financement extérieur ne possède : ils sont contracycliques. Les investissements directs étrangers peuvent bondir à l’annonce d’un grand projet puis refluer aussi vite. L’aide publique dépend des budgets et des priorités politiques des pays donateurs. Les flux de portefeuille réagissent aux taux d’intérêt et à l’appétit des investisseurs internationaux. Les transferts des migrants, eux, reposent sur des liens familiaux : quand la crise frappe le pays d’origine, la diaspora envoie souvent davantage.
Une comparaison spectaculaire qu’il faut manier avec prudence
Une affirmation circule régulièrement : les transferts de la diaspora dépasseraient à eux seuls l’aide publique au développement et les investissements directs étrangers réunis. Pour l’ensemble de l’Afrique en 2024, cette formulation n’est pas rigoureuse.
La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) estime les investissements directs étrangers sur le continent à 97 milliards de dollars en 2024 — un montant exceptionnellement gonflé par une très grande opération en Égypte, hors laquelle ils auraient été proches de 62 milliards. L’aide publique au développement destinée à l’Afrique représente par ailleurs plusieurs dizaines de milliards.
Le constat de fond demeure : sur de nombreux exercices et périmètres, les transferts dépassent séparément l’aide ou les investissements directs. La formule « près de 6 % du produit intérieur brut continental » n’est pas retenue non plus : 104,6 milliards de dollars rapportés au PIB africain donnent plutôt de l’ordre de 3,5 %.
Cet argent finance d’abord la vie
Que devient cette somme lorsqu’elle arrive ? Elle finance les besoins essentiels : nourriture, loyer, soins médicaux, frais scolaires, transport, construction ou amélioration du logement, soutien aux parents âgés, urgences familiales.
Cette utilisation est parfois décrite comme un problème, parce qu’elle ne correspond pas à de l’investissement productif au sens classique. La lecture est trop sévère. Financer l’éducation d’un enfant est un investissement. Éviter qu’une famille vende ses actifs après un choc préserve son capital. Payer des soins protège le capital humain. La BAD rappelle d’ailleurs que les remises réduisent la pauvreté et augmentent les dépenses de santé et d’éducation.
Le Working Paper 386 de la BAD, publié en mars 2025, conclut plus précisément que la réponse de l’investissement aux transferts est plus faible que celle de la consommation dans la majorité des pays africains étudiés. Le diagnostic pays sénégalais, l’un des mieux documentés, chiffre la répartition des usages : environ 50 % en consommation courante, 12 % en éducation, 11 % en logement et 7 % en investissement productif. Ces proportions sont sénégalaises et ne doivent pas être généralisées au continent.
Le vrai gisement n’est pas dans les transferts
C’est la distinction qui change le débat. Demander aux familles de convertir en obligations l’argent destiné à leur alimentation serait économiquement irréaliste, et moralement discutable : les remises répondent d’abord à une obligation de solidarité.
Le gisement d’investissement se situe ailleurs — dans l’épargne supplémentaire de la diaspora, qui reste aujourd’hui placée dans les pays de résidence. La Banque mondiale estimait dès 2011 que cette épargne annuelle dépassait 50 milliards de dollars ; le chiffre est ancien et mériterait une actualisation. « Si l’on convainquait un membre de la diaspora sur dix d’investir 1 000 dollars dans son pays d’origine, l’Afrique collecterait 3 milliards de dollars par an », calculaient alors les économistes Dilip Ratha et Sonia Plaza.
Le patrimoine total des Africains vivant à l’étranger — salaires, épargne bancaire, immobilier, portefeuilles, entreprises — est évidemment très supérieur aux flux annuels envoyés aux familles. La bonne question n’est donc pas « combien la diaspora envoie-t-elle ? », mais « quelle part de son patrimoine choisit-elle d’investir en Afrique ? ».
Trois blocages, et des outils qui existent déjà
Le premier obstacle est le coût du transfert : plus de 8 % en moyenne pour un envoi de 200 dollars, près du triple de la cible des Objectifs de développement durable, même si les fintechs font tomber certains corridors à 1,5-3,5 %. Chaque point de pourcentage économisé représente des centaines de millions de dollars.
Le deuxième est l’absence d’instruments crédibles. Les obligations dédiées aux expatriés, ou diaspora bonds, ont fait leurs preuves ailleurs. Le Nigeria a levé 300 millions de dollars en 2017, avec une émission fortement sursouscrite selon la Banque mondiale. La Banque de l’Habitat du Sénégal a coté son obligation diaspora à la Bourse régionale des valeurs mobilières dès 2019, et Dakar a lancé un nouvel emprunt diaspora fin septembre 2025. Le précédent burkinabè montre que l’instrument circule dans la région. Mais l’Éthiopie a connu des résultats mitigés : sans confiance dans l’émetteur, sans protection contre le risque de change et sans recours juridique crédible, la diaspora ne souscrit pas. Le patriotisme ne remplace pas la qualité financière.
Le troisième blocage est le plus corrosif : l’insécurité des droits. L’investissement-refuge de la diaspora — le terrain, la maison au pays — est aussi son premier terrain de spoliation : titres contestés, doubles ventes, chantiers détournés. La sécurisation foncière et la digitalisation des cadastres constituent donc une véritable politique de mobilisation de l’épargne. Un titre foncier fiable attire davantage de capitaux qu’une campagne patriotique. Ce constat, largement documenté dans la presse de plusieurs pays, relève ici du cadrage éditorial plutôt que d’une source unique.
Un problème d’intermédiation, pas d’argent
Le paradoxe est frappant. Le continent recherche des centaines de milliards de dollars pour ses infrastructures, ses logements et sa transition énergétique. Dans le même temps, ses ressortissants à l’étranger transfèrent plus de 100 milliards par an et conservent une épargne considérable dans les économies développées. Entre les deux manque une architecture financière suffisamment profonde et crédible — le même défaut de plomberie qui explique le cloisonnement des bourses africaines.
Les leviers sont connus : garanties partielles des banques multilatérales pour réduire le risque perçu, titrisation prudente des flux futurs de remises, plateformes numériques abaissant le ticket d’entrée à quelques centaines d’euros, formalisation des petites et moyennes entreprises pour les rendre investissables. Aucun ne suffira seul. Certains pays commencent à structurer cette relation, comme le Ghana avec sa propre diaspora.
Reste un risque politique : considérer les Africains de l’extérieur comme une réserve de capitaux à solliciter quand les finances publiques se tendent. La diaspora ne doit pas être appelée à compenser les faiblesses de gouvernance qu’elle cherche précisément à éviter en investissant. Les 104,6 milliards de dollars ne sont pas une cagnotte disponible : cet argent appartient aux migrants et aux familles qui le reçoivent. Le défi est moins de convaincre la diaspora qu’elle aime l’Afrique que de lui donner les mêmes raisons rationnelles d’y investir que partout ailleurs.