L’université publique américaine Kent State, dont l’école de mode figure parmi les mieux classées au monde, a dévoilé en juin 2026 à Kigali son projet le plus ambitieux hors des États-Unis. Cette école de mode à part entière — cursus, diplômes, corps enseignant et règles de la maison-mère — vise à former stylistes, marchandiseurs et bâtisseurs de marques pour tout le continent. Deux diplômes américains sont annoncés, sous réserve des accréditations en cours.
Une précision d’emblée : l’établissement n’est pas ouvert. Kent State parle encore d’un projet de « Kent State University Rwanda », soumis aux accréditations et autorisations réglementaires au Rwanda comme aux États-Unis. Aucune date ferme d’ouverture ne figure dans les sources officielles récentes ; une communication de février 2026 évoquait une intention d’ouvrir dans les deux ans.
Une école américaine à 100 %, pas un partenariat de façade
Le projet a été présenté lors du Kent State Fashion Symposium, le 19 juin 2026 à Kigali, coorganisé avec les ministères rwandais du Commerce et de l’Industrie et de l’Éducation, avant un communiqué universitaire le 23 juin. Deux cursus sont annoncés, calqués sur ceux du campus de l’Ohio : un Bachelor of Arts en design de mode et un Bachelor of Science en marchandisage de mode. L’université affirme que les diplômes délivrés à Kigali seront équivalents à ceux obtenus aux États-Unis.
« Ce n’est pas un partenariat, ce n’est pas une marque, ce n’est pas un double diplôme. Nous créons une école de mode Kent State en Afrique — point — avec nos professeurs, nos cours, notre diplôme, nos règles », insiste Marcello Fantoni, vice-président chargé de l’éducation globale. Il revendique par avance « la seule école de mode de niveau universitaire américain de toute l’Afrique » et le premier programme quadriennal de l’université implanté intégralement à l’étranger.
Le dispositif se veut concret. Un bail a été sécurisé à Kigali et les travaux de rénovation ainsi que la préparation des équipements sont en cours ; des sources de février 2026 mentionnaient quatre bâtiments loués, sans que ce périmètre soit confirmé comme définitif dans la communication d’août. Un directeur de programme a été recruté en la personne de Maximilien Kolbe Hategekimana, styliste et consultant rwandais, avec un recrutement d’étudiants « dans toute l’Afrique » et d’enseignants à l’international.
Le curriculum publié intègre des cours dédiés aux textiles africains — histoire, symbolique, techniques, du tissage à la broderie — et des enseignements ancrés dans les marchés de Kigali. « Nous ne venons pas apprendre la mode aux Rwandais ; nous venons aider les Rwandais à apprendre au monde comment ils font la mode », résume M. Fantoni.
Pourquoi le Rwanda
Le choix de Kigali couronne une relation entamée en 2022 avec l’ouverture du Kent State Sub-Saharan African Center, base de recrutement africaine de l’université : une douzaine d’étudiants rwandais cette année-là, environ 70 aujourd’hui sur le campus de l’Ohio. Une lettre d’intention a été signée en janvier 2025 par la ministre d’État à l’Éducation Claudette Irere, et des coopérations parallèles existent en études de la paix, en ingénierie aérospatiale et en formation aéronautique avec RwandAir.
« Nous avons choisi le Rwanda après des recherches approfondies : c’est le pays au plus fort potentiel, sur une trajectoire de développement remarquable, avec un investissement exceptionnel dans le capital humain », justifie M. Fantoni. Côté rwandais, le ministre du Commerce et de l’Industrie Antoine Kajangwe inscrit le projet dans l’agenda d’industrialisation du pays : « transformer le talent en entreprises durables capables de rivaliser à l’échelle mondiale ».
Le chaînon manquant d’une industrie à 58 milliards
Le diagnostic sectoriel qui fonde le projet est continental. L’économie créative africaine est évaluée à plus de 58 milliards de dollars — un périmètre large, qui dépasse la seule industrie de la mode. Selon des données de l’UNESCO reprises par la presse, le marché du vêtement et de la chaussure en Afrique subsaharienne pesait 31 milliards de dollars en 2020, pour 15,5 milliards de dollars d’exportations, avec une structure dominée à 90 % par des petites et moyennes entreprises.
L’industrie reste bridée par la rareté des formations supérieures spécialisées alignées sur l’industrie, des chaînes d’approvisionnement fragmentées et une dépendance aux textiles et produits importés. Le Rwanda en a fait un combat de politique publique — sa stratégie « Made in Rwanda » et sa lutte contre la dépendance à la friperie importée sont documentées de longue date — sans disposer, jusqu’ici, de l’appareil de formation correspondant.
Ce que le projet devra prouver
Trois questions accompagneront la montée en charge. L’accessibilité d’abord : un diplôme américain a un coût, et les frais de scolarité du programme de Kigali n’ont pas été établis publiquement. L’ambition panafricaine du recrutement se jugera aux bourses et partenariats qui l’accompagneront.
Les débouchés ensuite. Former des designers et des marchandiseurs n’a de sens que si l’écosystème — ateliers, textile local, marques, distribution — absorbe les diplômés. C’est tout l’enjeu du couplage revendiqué entre design et compétences commerciales.
La promesse d’ancrage enfin : la greffe réussira si l’école tient son discours — enseigner depuis l’Afrique, avec les savoir-faire africains, pour les marchés mondiaux — plutôt que d’exporter un canon esthétique. À Kigali, qui collectionne méthodiquement les positionnements de hub, de l’aviation aux conférences en passant par la gouvernance de l’intelligence artificielle, la mode est un pari cohérent. Le pays mise depuis des années sur le capital humain, comme d’autres États du continent le font à l’école primaire. Rendez-vous à la première rentrée.








