Près de 600 millions d’Africains vivent sans accès à l’électricité, et depuis trois décennies la réponse ne varie plus : attirer l’investissement privé, sécuriser les contrats d’achat, réduire le risque perçu, améliorer la bancabilité des projets. Dans un éditorial publié le 26 août 2026, l’Agence Ecofin retourne ce vocabulaire devenu politique publique : érigée en préalable au financement, la bancabilité enfermerait le continent dans un raisonnement circulaire.
Le cercle vicieux décrit par Ecofin
L’argument mérite d’être restitué dans sa logique. Un projet électrique est jugé bancable lorsqu’il repose sur un acheteur solvable — compagnie nationale aux comptes sains, industriels capables de payer — et une demande avérée.
Or, dans la plupart des pays concernés, la demande industrielle solvable est faible parce que l’électricité est rare, chère ou intermittente. Les usines ne s’installent pas là où le courant manque, et les compagnies publiques sont insolvables en partie parce que leur parc de clients est étroit.
Exiger la démonstration préalable d’une demande que l’infrastructure a justement vocation à créer revient, selon l’éditorialiste, à attendre indéfiniment — et à faire du vocabulaire financier un substitut de politique énergétique. L’histoire industrielle plaide en ce sens : ni l’électrification américaine ou européenne du XXe siècle, ni la coréenne ou la chinoise plus récemment, ne se sont faites projet par projet au tamis de la bancabilité, mais par des politiques d’offre assumées, souvent publiques, qui ont précédé la demande.
Cette thèse est celle de son auteur. Elle mérite d’être confrontée aux arguments adverses, ce que fait la suite de cet article.
Un marché de bailleurs, pas un marché profond
Les données récentes illustrent l’étroitesse du canal actuel. Selon le cabinet Electron Intelligence, l’Afrique a capté 13,8 milliards de dollars d’investissements dans la transition énergétique en 2025 — un montant modeste rapporté aux besoins. La bancabilité y est explicitement « le plus important critère » des décisions : les capitaux se concentrent sur les contrats d’achat crédibles, les risques bien répartis et l’accès garanti au réseau.
Les dix premiers investisseurs — Banque africaine de développement (1,77 milliard de dollars), groupe Banque mondiale (1,04 milliard), Standard Bank, Union européenne — concentrent plus de 53 % du total. Le financement de l’énergie africaine reste un marché de bailleurs publics et d’une poignée d’acteurs, non un marché profond.
L’écart avec les besoins est vertigineux : le Programme des Nations unies pour le développement chiffrait en 2026 à plus de 190 milliards de dollars par an les investissements nécessaires dans l’électricité d’ici 2030.
Ce que répondent les défenseurs de la bancabilité
L’approche critiquée a ses raisons, qu’il faut exposer.
La contrainte budgétaire d’abord. La plupart des États africains, déjà lourdement endettés, n’ont pas l’espace fiscal pour financer sur ressources publiques des parcs de production entiers. Le Nigeria, qui doit trouver 20,5 milliards de dollars pour son seul secteur électrique tout en consacrant une part critique de ses recettes au service de la dette, en est l’illustration.
La mémoire des échecs ensuite. Les politiques d’offre publique ont aussi produit, sur le continent, des centrales surdimensionnées, des compagnies nationales en faillite chronique et des dettes qui pèsent encore. Exiger un acheteur solvable n’est pas une lubie financière : c’est une réponse à des décennies d’actifs construits puis laissés à l’abandon faute de recettes d’exploitation.
Le coût du capital enfin. L’Agence internationale de l’énergie estime que le coût du capital des grands projets d’énergie propre en Afrique est au moins deux à trois fois supérieur à celui des économies avancées et de la Chine. Ce surcoût ne se décrète pas : il reflète un risque réellement perçu, et le réduire suppose précisément de le documenter.
Le vrai débat n’est pas binaire
Poser la question en « pour ou contre la bancabilité » manque l’essentiel. Personne ne propose sérieusement de financer sans regarder si le projet tiendra debout.
Le débat porte sur qui porte le risque au démarrage. Si l’exigence de solvabilité est intégralement transférée au pays le plus pauvre et à sa compagnie nationale, elle devient un verrou. Si elle est partagée — garanties multilatérales, mécanismes de réduction du risque, cofinancement public, tarifs adossés à des engagements crédibles —, elle redevient un outil.
Des instruments existent dans cette direction. Le programme SEFA Green Hydrogen, annoncé en avril 2026, prévoit jusqu’à 20 millions de dollars de soutien pré-investissement pour trois à cinq projets, sous réserve de due diligence. Les montants restent sans commune mesure avec les besoins, mais la logique est la bonne : payer pour rendre un projet finançable, plutôt que d’attendre qu’il le devienne seul.
Ce que le mot recouvre vraiment
Il reste que le mot « bancabilité » sert parfois d’alibi. Il permet de renvoyer à un pays la responsabilité d’un échec de financement, sans jamais interroger le coût du capital, la structure des garanties ni la concentration des bailleurs.
C’est le sens du procès instruit par Ecofin, et il porte. Le Cameroun l’a formulé sans détour : son secteur électrique doit d’abord garantir qu’il peut payer ses factures avant d’espérer attirer un investisseur, reconnaissait son ministre de l’Eau et de l’Énergie en avril 2026. La phrase dit la contrainte réelle — et le piège qu’elle referme.
Le même verrou pèse sur les infrastructures régionales, du gazoduc Nigeria-Maroc aux interconnexions électriques entre le Cameroun et le Tchad.
Une exigence de solvabilité qui ne s’accompagne d’aucun mécanisme pour la construire n’est pas une méthode de financement. C’est une condition d’attente.