Le 19 juillet 2026, à Freetown, les chefs d’État de la CEDEAO ont signé l’Accord intergouvernemental (IGA) encadrant le Gazoduc Africain Atlantique Nigeria-Maroc — près de 6 800 kilomètres le long de la façade atlantique, une douzaine de pays traversés, un coût estimé autour de 26 milliards de dollars. L’infrastructure entre dans sa phase opérationnelle. Mais l’événement le plus notable n’est pas technique : le Royaume du Maroc, qui n’est pas membre de la CEDEAO, a co-porté et fait adopter un traité par l’ensemble du bloc ouest-africain.
Ce que l’accord change
L’IGA dote le projet d’un cadre juridique, institutionnel et de gouvernance commun. Il formalise l’adhésion collective des États de la CEDEAO et concrétise l’approbation donnée dès la 66e session de la Conférence des chefs d’État, tenue à Abuja en décembre 2024, dans le prolongement du mémorandum signé avec le Maroc et le Nigeria en septembre 2022. Deux structures doivent maintenant naître : une société de projet basée à Casablanca, chargée de lever les fonds, et une autorité de gouvernance — la Pipeline Higher Authority — dont le siège est prévu à Abuja.
Selon Amina Benkhadra, directrice générale de l’Office national marocain des hydrocarbures et des mines (ONHYM), cette gouvernance régionale doit renforcer la crédibilité et la « bancabilité » du projet en réduisant le risque perçu par les investisseurs. La séquence juridique n’est pas close : le Maroc et la Mauritanie, non membres de la CEDEAO mais indispensables à la continuité du tracé, doivent encore signer lors d’une cérémonie ultérieure au Royaume.
Une méthode diplomatique, pas seulement un chantier
C’est le point qui mérite l’attention. La stratégie consiste à ancrer d’abord un soutien politique multilatéral, avant de traiter les segments bilatéraux les plus sensibles. Le Maroc obtient ainsi l’adhésion d’un bloc régional entier à un projet qu’il co-pilote, sans en être membre — et sans passer par le format bilatéral État à État, qui aurait exposé chaque signature à des marchandages séparés.
Le contraste avec le projet concurrent est éclairant. Le gazoduc transsaharien Nigeria-Niger-Algérie, dont les dernières avancées significatives remontent à un protocole signé à Alger en juillet 2022, s’est heurté à l’instabilité sahélienne et à la mise sous sanctions du Niger après le coup d’État de 2023. Les commentateurs proches d’Alger jugent pour leur part le projet marocain disproportionné et structurellement moins viable — un désaccord qui fait partie du dossier et qu’il serait malhonnête d’occulter. Reste que, sur le plan du droit des organisations régionales, l’opération réalisée à Freetown est peu commune : elle démontre une capacité à fédérer au-delà du statut institutionnel formel.
L’équation financière et industrielle
Le projet est développé par l’ONHYM et la Nigerian National Petroleum Company Limited (NNPC). En janvier 2026, la NNPC a classé le gazoduc en catégorie A de son plan directeur gazier — le rang réservé aux projets dont les sources d’approvisionnement sont validées et qui visent une décision finale d’investissement sous douze mois. Le montage envisagé repose sur un modèle mixte : financements concessionnels de banques de développement, prêts bancaires et émission d’obligations de projet, notamment sur le marché marocain.
La construction est prévue par segments : d’abord la liaison du Maroc aux champs gaziers de Mauritanie et du Sénégal, puis un tronçon reliant le Ghana à la Côte d’Ivoire, enfin la connexion du Ghana aux gisements nigérians. La première production est attendue autour de 2031. La signature ne constitue donc ni une décision finale d’investissement ni le lancement des travaux : évaluations environnementales, acquisitions foncières et dispositifs de réinstallation restent en cours.
L’intégration par les tuyaux, et ses réserves
La coalition dépasse la CEDEAO : le Maroc n’en est pas membre, la Mauritanie l’a quittée en 2000, et le Burkina Faso, le Mali et le Niger s’en sont retirés le 29 janvier 2025 pour consolider l’Alliance des États du Sahel — pourtant, ces trois pays enclavés demeurent dans la géographie annoncée du gazoduc. L’énergie ouvre ainsi un espace de dialogue que les différends sur les sanctions avaient presque fermé : un multilatéralisme à géométrie variable, fondé moins sur l’appartenance à une organisation que sur des intérêts interdépendants. Mais un tuyau ne remplace pas un traité — restera à fixer quelles juridictions arbitreront les différends, quelles autorités fixeront les tarifs de transit, et comment les pays non membres participeront aux décisions.
L’intérêt du projet pour les pays traversés ne tient pas au transit vers l’Europe, mais à ce qu’il rend possible localement : accès au gaz pour la production électrique, alimentation d’unités d’engrais, raccordement des pays sahéliens à un réseau côtier. Encore faut-il que les contrats imposent des obligations de desserte locale, alors qu’environ 600 millions d’Africains vivent sans électricité. Trois réserves demeurent : la décision d’investissement n’est pas prise et un tracé de cette longueur reste exposé aux révisions de coût ; la sécurité des segments proches du Sahel n’est pas résolue ; et l’horizon 2031 place la première production dans une décennie où la demande gazière européenne est censée décliner. Freetown a réglé la question la plus incertaine, celle du cadre juridique. Elle n’a pas réglé la plus lourde, celle du financement.
Sources : ONHYM ; CEDEAO, session ordinaire de la Conférence des chefs d’État (Freetown, 19 juillet 2026) ; NNPC ; Agence internationale de l’énergie ; TelQuel ; Médias24 ; Reuters ; MAP.








