Le Nigeria évalue à 23 milliards de dollars les investissements nécessaires pour améliorer l’accès et la fiabilité de son approvisionnement en électricité. Moins de 2,5 milliards ont été mobilisés à ce jour, selon la Rural Electrification Agency (REA), soit un déficit d’environ 20,5 milliards de dollars. Un trou de financement qui résume l’équation du géant de plus de 220 millions d’habitants.
Un déficit qui couvre toute la chaîne
Le montant de 20,5 milliards de dollars ne se limite pas à la production. Il englobe la modernisation des centrales, le renforcement des lignes de transport, l’extension de la distribution, la remise à niveau des postes de transformation et la digitalisation du comptage.
Une précision de périmètre s’impose : ce chiffre ne représente pas le besoin total de financement à long terme de l’ensemble du secteur électrique nigérian. Il correspond à l’écart entre un besoin estimé de 23 milliards et les financements effectivement mobilisés.
Le pays affiche une capacité installée de 12 500 mégawatts dont à peine un tiers est réellement disponible, et un réseau qui peine à injecter durablement plus de 5 000 mégawatts, quand les besoins réels sont estimés au triple.
Ce que la REA met en face du trou de financement
Pour compléter des financements publics structurellement insuffisants, la Rural Electrification Agency a signé un partenariat avec la société financière Alpha Morgan Bank. La facilité porte sur 50 milliards de nairas.
Les développeurs éligibles peuvent y obtenir jusqu’à 10 milliards de nairas, sur une durée de remboursement de 12 à 24 mois, la banque pouvant assurer jusqu’à 70 % du financement de contrepartie des projets retenus.
C’est l’illustration d’une stratégie plus large : Abuja cherche à mobiliser 15 milliards de dollars d’investissements privés pour combler le déficit, tandis que le régulateur, la Nigerian Electricity Regulatory Commission, a multiplié depuis 2023 les cadres tarifaires destinés à rendre ces investissements lisibles.
Le coût de l’inaction, lui, est documenté
La Banque mondiale chiffrait dès 2022 à environ 29 milliards de dollars par an — près de 2 % du produit intérieur brut — le coût des pénuries d’électricité pour l’économie nigériane. Ménages et industriels compensent les délestages par un recours massif aux générateurs diesel, avec le surcoût et la pollution qui vont avec.
Le Nigeria demeure le pays comptant le plus grand nombre de personnes privées d’électricité au monde. C’est la donnée qui remet les 20,5 milliards à leur juste échelle : le déficit d’investissement coûte, chaque année, davantage que le déficit lui-même.
Des réformes et des rustines
Depuis l’Electricity Act de 2023, qui a décentralisé une partie de la régulation vers les États fédérés, l’administration de Bola Tinubu a engagé un assainissement du secteur par plusieurs bouts à la fois.
Sur la dette d’abord. Un plan de refinancement de 2,61 milliards de dollars, lancé en août 2025, apure les arriérés accumulés entre 2015 et 2023 auprès de 27 sociétés de production ; 243 millions de dollars ont récemment été versés à huit producteurs. Ces dettes croisées — l’État devant aux producteurs, les distributeurs ne recouvrant pas leurs factures — fragilisent toute la chaîne de valeur et découragent l’investissement privé.
Sur l’accès ensuite. Le programme DARES, adossé à un prêt de 750 millions de dollars de la Banque mondiale, a déjà raccordé plus de 3,6 millions de Nigérians via des solutions décentralisées — mini-réseaux, systèmes solaires domestiques —, une voie qui contourne les limites du réseau national plutôt que d’attendre sa remise à niveau.
Trois chiffres qu’il ne faut jamais additionner
Le dossier nigérian est encombré de montants qui circulent ensemble et se confondent facilement. Trois périmètres distincts coexistent.
Les 23 milliards de dollars du secteur électrique, objet de cet article, dont 20,5 restent à trouver. Les 38,3 milliards de dollars associés aux objectifs pétrole-gaz à l’horizon 2030, qui relèvent de l’amont hydrocarbures. Et les 100 milliards sur dix ans d’une estimation de la Banque mondiale de 2022, au périmètre plus large et plus ancien.
Additionner ou substituer ces montants produit des ordres de grandeur faux, régulièrement repris. Le rappel n’est pas cosmétique : c’est de ces chiffres que dépend l’appréciation de l’effort réellement demandé au pays. Le Nigeria n’est d’ailleurs pas seul dans cette situation — les besoins d’investissement énergétique du pays s’inscrivent dans un mouvement continental où les financements mobilisés restent loin des besoins annoncés.
Reste la question de fond, celle que ce déficit pose sans la résoudre : un secteur qui ne recouvre pas ses factures peut-il attirer 15 milliards de dollars privés ? C’est tout le débat sur la bancabilité des projets énergétiques africains.