Au Cameroun, les entreprises chinoises exécutent 10 des 16 grands marchés des routes du Grand Nord, pour environ 306 milliards de FCFA sur un portefeuille de 465 milliards, soit 66 % en valeur. Le chiffre provient d’un document du ministère des Travaux publics (MINTP), issu de la revue des projets routiers à financement conjoint du 23 septembre 2026 et consulté par Investir au Cameroun. Les entreprises camerounaises n’y figurent qu’en groupement.
Ces chantiers couvrent les trois régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord. Ils relèvent de quatre programmes financés par la Banque africaine de développement (BAD), l’Union européenne et la Banque mondiale, avec des contreparties de l’État camerounais : la reconstruction de la Ngaoundéré-Garoua, l’aménagement de la Maroua-Bogo-Pouss, la réhabilitation des axes Maroua-Moutourwa et Magada-Yagoua, dans le cadre du Projet d’aménagement territorial de l’Extrême-Nord (PAT), et celle de la Mora-Kousseri.
Routes du Grand Nord : qui détient quoi
Six groupes chinois se partagent l’essentiel. China Communications Construction Company (CCCC) arrive en tête avec près de 88 milliards de FCFA, par deux filiales : China First Highway Engineering, sur deux lots de la Ngaoundéré-Garoua (environ 58,8 milliards), et China Harbour Engineering, sur un autre lot (29,2 milliards).
Le groupement Sinohydro/Stecol, rattaché au groupe PowerChina, détient 68,6 milliards sur les sections Magada-Guidiguis et Guidiguis-Yagoua. CGCOC Group totalise environ 63,3 milliards, sur la Ngaoundéré-Garoua et la Maroua-Bogo-Pouss. Viennent ensuite Zhonglin International Construction (35,5 milliards, sur la Mora-Kousseri), China International Water & Electric (26,1 milliards, sur la Ngaoundéré-Garoua) et Xinjiang Communications Construction (24,1 milliards, sur la Maroua-Bogo-Pouss).
Les six autres marchés sont plus dispersés. Sur la Mora-Kousseri, la camerounaise SOMAF est associée au turc Metag İnşaat (38 milliards) et le consortium nigérian AA Hatlad-JFA détient 47 milliards. La société tchadienne Sotcocog intervient sur plusieurs marchés.
Aucune entreprise camerounaise seule titulaire
« Les entreprises camerounaises n’apparaissent guère comme titulaires principaux dans ce portefeuille financé par les bailleurs internationaux », relève le site Africtelegraph, qui évoque « une éviction récurrente qui alimente le débat sur la préférence nationale et la montée en compétences du tissu local ». Parmi les attributaires cités, seule la SOMAF est camerounaise, et elle soumissionne en groupement.
Ces marchés ont été attribués par appels d’offres internationaux, selon les règles des bailleurs. Le document du MINTP ne dit pas combien ont été remportés par des offres chinoises moins-disantes, ni quels écarts de prix les séparaient des concurrents. C’est pourtant la donnée qui expliquerait la domination chinoise.
L’enjeu dépasse la nationalité. Quand les titulaires principaux sont étrangers et que les entreprises locales restent cantonnées à la sous-traitance, une partie de la valeur quitte le pays : ingénierie, gestion de projet, achats d’équipements, marges et références techniques. Les références, surtout, conditionnent l’accès aux prochains appels d’offres.
Des chantiers en retard, chinois ou non
La même revue ministérielle relève des retards importants. Sur la Ngaoundéré-Garoua, les cinq lots confiés à des entreprises chinoises restaient sous les 5 % d’exécution environ dix mois après le démarrage. Sur Magada-Yagoua, Sinohydro/Stecol affichait 14 à 19 % d’avancement alors que plus de 80 % des délais contractuels étaient consommés.
Zhonglin International Construction a été mise en demeure début septembre pour insuffisance du personnel d’encadrement sur un lot de la Mora-Kousseri. Mais le groupement Sotcocog/STAPORT a lui aussi été mis en demeure, sur la Maroua-Moutourwa, tandis qu’un autre chantier de Sotcocog, Mora-Tchakamari, approchait de l’achèvement. La nationalité de l’entreprise n’explique donc pas à elle seule la performance.
Sur la Maroua-Bogo-Pouss, la même revue a mis au jour 12 milliards de FCFA d’impayés après la clôture du prêt de la BAD. Le Cameroun peine plus largement à faire sortir l’argent des bailleurs : en juillet 2026, le portefeuille actif de la BAD au Cameroun, 1 629,2 milliards de FCFA, n’affichait qu’un taux cumulé de décaissement de 26 %.
465 milliards empruntés, quel héritage ?
Les routes du Grand Nord relient des bassins agricoles aux marchés, désenclavent des territoires et desservent le corridor vers le Tchad. Mais 465 milliards de FCFA de commande publique, largement financés par des prêts que le contribuable remboursera, représentent aussi un levier industriel.
Dans dix ans, la mesure du succès ne sera pas seulement le nombre de kilomètres bitumés. Ce sera aussi le nombre d’entreprises camerounaises capables, grâce aux marchés d’aujourd’hui, de concevoir et de construire les routes de demain. Sur les seize marchés du Grand Nord, aucun titulaire cité n’est aujourd’hui une entreprise camerounaise seule.
Sources
- Investir au Cameroun, « BTP : les entreprises chinoises captent 66 % des 465 milliards de FCFA de chantiers routiers dans le Grand Nord », 27 septembre 2026 : investiraucameroun.com.
- Ministère des Travaux publics (MINTP), document de la revue des projets routiers à financement conjoint, 23 septembre 2026, cité par Investir au Cameroun.
- Africtelegraph, « Cameroun : les groupes chinois raflent 66 % des routes du Grand Nord », 27 septembre 2026.








