La bauxite du Cameroun se joue désormais à Sydney. A2MP Investments, qui détient 55,56 % de l’australien Canyon Resources, a déposé le 29 juillet 2026 auprès de l’Australian Securities Exchange une offre publique d’achat non sollicitée, assortie d’une analyse concluant à la non-viabilité économique du projet de Minim-Martap aux conditions actuelles du marché. L’offre propose 0,05 dollar australien par action, soit une décote de 42,5 % sur le cours de clôture de la veille. Le document met en doute la capacité du projet à rembourser une facilité bancaire camerounaise de 82 milliards de FCFA.
Un actionnaire qui attaque sa propre étude de faisabilité
La configuration est inhabituelle. Ce n’est ni un concurrent ni un analyste extérieur qui conteste la rentabilité du projet, mais son actionnaire majoritaire — une société détenue par le family office singapourien Eagle Eye Asset Holdings. Le même groupe figurait, en mars 2026, parmi les financeurs d’une tranche de près de 170 millions de dollars australiens que les actionnaires de Canyon ont rejetée.
A2MP conteste les hypothèses de l’étude de faisabilité définitive publiée par Canyon en septembre 2025. Elle avance trois arguments : la hausse des coûts de fret, la baisse des primes commerciales et l’augmentation des charges d’exploitation. Sur le point le plus chiffré, elle estime que la prime de 11 dollars par tonne retenue pour la bauxite de Minim-Martap devrait être ramenée à environ 5 dollars.
Diviser par deux la prime unitaire d’un gisement dimensionné pour produire à terme 10 millions de tonnes par an change l’équation. La première phase ne vise que 1,2 million de tonnes annuelles, la montée en puissance n’étant prévue qu’à partir de la sixième année d’exploitation.
Ce que la bauxite de Minim-Martap engage pour le Cameroun
Le volet le plus sensible pour Yaoundé figure dans la déclaration d’offre. A2MP estime que les flux de trésorerie attendus pourraient ne pas suffire à assurer le service de la facilité syndiquée de 82 milliards de FCFA accordée par AFG Bank Cameroon à Camalco, filiale locale de Canyon.
La formulation appelle de la rigueur. La déclaration ne fait état ni d’un impayé, ni d’un défaut contractuel, ni d’une activation de garanties. Il s’agit d’une appréciation prospective, formulée par la partie qui a intérêt à ce que la cible paraisse peu valorisée.
Cette précaution posée, le sujet reste sérieux. Une facilité de 82 milliards de FCFA portée par une banque camerounaise sur un projet dont l’actionnaire de contrôle doute publiquement de la capacité de remboursement constitue un signal que le secteur bancaire local ne peut pas ignorer. Le Cameroun connaît déjà le coût des dossiers miniers qui tournent mal : il vient d’être condamné à verser 616 millions de dollars dans l’arbitrage Mbalam.
Le rail et le port restent le cœur du modèle
Minim-Martap est loin du littoral. Le minerai doit parcourir environ 800 kilomètres de chemin de fer jusqu’à Douala avant d’être chargé sur des navires. La teneur du gisement ne crée de la valeur que si les locomotives, les wagons, la voie, le terminal portuaire et la manutention fonctionnent comme une chaîne continue.
Canyon a annoncé en mai 2026 son intention de porter sa participation dans Camrail de 9,1 % à 26,9 % et de prendre 42,8 % du capital du Terminal Bois du Port de Douala. La stratégie sécurise des actifs logistiques essentiels ; elle accroît aussi l’exposition du groupe à des métiers qui ne sont pas les siens.
Le calendrier, lui, glisse. Les locomotives ont été livrées en juin 2026, les premiers wagons étaient attendus à la mi-août. Dans sa mise à jour du 26 juin 2026, Canyon maintient le début de l’extraction au troisième trimestre mais repousse la première expédition au quatrième — quelques semaines plus tôt, la société évoquait encore une expédition à la fin du troisième trimestre.
Deux visions incompatibles du même gisement
Derrière l’opération financière s’affrontent deux projets industriels. Canyon défend une mine d’exportation montant progressivement en capacité, adossée à la chaîne logistique dans laquelle elle a investi. Ses chiffres publiés font état d’une réserve exploitable de 144 millions de tonnes à 51,2 % d’alumine, d’un investissement initial de 97 millions de dollars et d’un taux de rentabilité interne de 29 % — des données établies selon le code australien JORC, non vérifiées indépendamment.
A2MP propose autre chose : un projet plus petit, sorti de la cote australienne, intégré à une stratégie africaine allant de l’extraction jusqu’à l’alumine et à l’aluminium. Sur le papier, c’est le discours de transformation locale que les États producteurs réclament depuis des années — et que le Cameroun poursuit ailleurs, jusque dans sa traque des filières d’or clandestin.
Le document reste toutefois muet sur les capacités visées, le coût des installations de transformation et leur calendrier. Une raffinerie d’alumine représente plusieurs milliards de dollars d’investissement et suppose une alimentation électrique massive. Annoncer une filière intégrée sans en chiffrer un seul élément relève, à ce stade, de l’intention.
Le premier navire sera le vrai test
Minim-Martap est présenté depuis des années comme la première mine industrielle de bauxite du pays, adossée à une convention minière de vingt ans signée en juillet 2024. Un redimensionnement à la baisse réduirait mécaniquement les volumes transportés, les recettes de Camrail et celles attendues par l’État.
L’issue de l’offre se jouera entre actionnaires minoritaires et actionnaire de contrôle, à quinze mille kilomètres de l’Adamaoua. C’est la limite d’un modèle où un actif stratégique national dépend d’un arbitrage boursier mené par des parties dont aucune n’est camerounaise — un déséquilibre que documente aussi le rapport sur les abus liés aux minerais de la transition. Trois preuves permettront de trancher : l’arrivée des wagons, la circulation des premiers trains complets, et la signature de contrats d’enlèvement après échantillonnage des cargaisons. Les données techniques du gisement sont publiées par Canyon Resources.







