Le président burundais Évariste Ndayishimiye, président en exercice de l’Union africaine, a reçu le 14 septembre 2026 à Bujumbura une délégation envoyée par le général Abdel Fattah Al-Burhan, chef des Forces armées soudanaises. C’est la troisième audience de ce type en deux mois : les émissaires d’Al-Burhan étaient déjà venus le 10 juillet, ceux de son adversaire Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemetti, le 4 septembre. Trois délégations, deux camps, et toujours aucune négociation directe entre eux. Une « feuille de route » a été évoquée ; son contenu n’a pas été rendu public.
Ce que l’Union africaine a obtenu du Soudan, et ce qu’elle n’a pas obtenu
Le président burundais a annoncé la rencontre lui-même, indiquant que les discussions avaient porté sur le processus de paix et qu’une feuille de route lui avait été présentée. Il n’en a pas dit davantage.
Ce qui manque est plus parlant que ce qui a été dit. Aucun texte n’a été signé entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide. Aucun calendrier commun n’a été publié. Aucun mécanisme de surveillance d’un cessez-le-feu n’a été présenté. Et l’on ignore qui a rédigé la feuille de route, ce qu’elle contient, et si elle a seulement été soumise au camp adverse.
Recevoir séparément les deux belligérants n’est donc pas rien — c’est même l’acquis réel de la séquence — mais ce n’est pas les avoir réunis. La distinction n’est pas une chicane : le conflit soudanais a déjà produit une demi-douzaine d’initiatives diplomatiques, et chacune a buté sur ce passage du dialogue bilatéral à la négociation commune.
Deux présidents qu’il ne faut pas confondre
Une précision institutionnelle s’impose, parce que la presse les mélange régulièrement. Évariste Ndayishimiye est président du Burundi et président en exercice de l’Union africaine : il préside l’Assemblée des chefs d’État et de gouvernement. Mahmoud Ali Youssouf, lui, préside la Commission de l’Union africaine, l’exécutif de l’organisation, basé à Addis-Abeba.
Les deux travaillent sur le Soudan, mais pas au même titre. La Commission mène ses propres consultations, notamment avec l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), et a discuté en juin 2026 de la réouverture du bureau de liaison de l’Union à Khartoum. La diplomatie de Bujumbura s’inscrit donc dans un dispositif plus large — et c’est précisément là que se joue sa portée réelle.
Car une initiative portée par un chef d’État dont le mandat à la tête de l’Union s’achève en février 2027 ne survivra à la passation que si la Commission et le Conseil de paix et de sécurité la reprennent à leur compte. Une feuille de route non publiée n’en prend pas le chemin.
Le Soudan reste suspendu de l’organisation
Un enjeu institutionnel pèse sur toute la séquence : le Soudan est suspendu des activités de l’Union africaine depuis le coup d’État du 25 octobre 2021, celui-là même qui avait porté Al-Burhan et Hemetti au pouvoir avant qu’ils ne se déchirent en avril 2023. L’organisation conditionne le retour du pays à un processus politique crédible.
La position africaine combine donc deux exigences difficilement compatibles : garder un canal avec les autorités de fait pour tenter d’arrêter la guerre, et continuer à réclamer un retour à l’ordre constitutionnel. C’est ce qui explique l’insistance de Port-Soudan à courtiser la présidence burundaise — l’ambassadeur soudanais avait demandé en juin 2026 à Évariste Ndayishimiye de soutenir la réintégration de son pays — et ce qui impose de lire chaque audience avec prudence. Un entretien diplomatique n’est pas une reconnaissance politique. L’Union africaine s’était déjà rendue à Khartoum en août 2026, avec trois mois de retard sur son propre calendrier.
Ce que chaque mois sans cessez-le-feu coûte
La guerre est entrée dans sa quatrième année. En avril 2026, les Nations unies décrivaient le Soudan comme la plus grande crise humanitaire et de déplacement au monde : près de 34 millions de personnes avaient besoin d’une aide humanitaire, environ 21 millions d’une assistance sanitaire, et plus de quatre millions étaient estimées en situation de malnutrition aiguë.
Ces chiffres donnent la mesure du temps diplomatique. Un mois sans cessez-le-feu, ce n’est pas seulement un mois de négociations infructueuses : ce sont des déplacements supplémentaires, des structures de santé détruites — 45 cliniques ont fermé en septembre 2026 faute de financement — et des récoltes perdues. Les hôpitaux et les écoles sont eux-mêmes visés : les Nations unies ont documenté 184 morts dans des frappes de drones sur des établissements civils.
Le test n’est pas une feuille de route de plus
Une feuille de route ne devient significative que si elle répond à quelques questions simples : les deux camps l’acceptent-ils ? Prévoit-elle une date de cessez-le-feu ? Qui vérifie les violations ? Comment l’aide accède-t-elle aux populations ? Quelles forces civiles participent au processus politique ? Comment cette médiation s’articule-t-elle avec celles de l’IGAD et des puissances extérieures ?
Sur aucun de ces points l’audience du 14 septembre n’a apporté de réponse publique. Le prochain signal utile ne sera donc pas une nouvelle audience accordée à un émissaire, mais la première rencontre où les deux camps se trouveraient dans la même pièce — ou une décision du Conseil de paix et de sécurité qui donnerait à la démarche burundaise un cadre institutionnel. À Bujumbura, les portes sont ouvertes des deux côtés ; personne n’a encore franchi la même en même temps. C’est une lecture de la rédaction.








