Partenaire RAF Academy — formations Intelligence Artificielle. Six modules pour professionnels, dès septembre 2026. Découvrir les formations

Cameroun : Yaoundé traque les réseaux des 44 tonnes d’or parties vers Dubaï

Vitrines du souk de l'or de Dubaï, aux Émirats arabes unis

Commission d’enquête présidentielle, monopole d’achat confié à la Sonamines, retrait de 53 permis, démantèlement de sites illégaux : depuis février, l’État camerounais multiplie les offensives contre une contrebande aurifère dont l’ampleur, révélée par la confrontation des statistiques nationales avec les données d’importation des Émirats arabes unis, se chiffre en dizaines de tonnes.

L’écart tient en deux chiffres. Entre 2021 et 2025, les exportations d’or officiellement déclarées par le Cameroun totalisent 148 kilogrammes. Sur la même période, 44 tonnes d’or ont été enregistrées à Dubaï comme provenant du Cameroun, pour une valeur évaluée à 3,4 milliards de dollars — près de 1 914 milliards de FCFA. Ces données, compilées par la Société nationale des mines (Sonamines) à partir des statistiques transmises par les autorités émiraties, ont été rendues publiques le 25 mai 2026 par son directeur général, Serge Hervé Boyogueno, à la télévision nationale.

L’année 2025 illustre le fossé : zéro gramme d’or officiellement exporté, contre 8,4 tonnes réceptionnées à Dubaï selon les compilations disponibles — un chiffre présenté comme provisoire dans l’attente de la consolidation des données émiraties. En 2024, 3,8 kilogrammes déclarés contre 12,2 tonnes enregistrées. Et le rapport 2023 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), présenté à Yaoundé en décembre 2025, avait déjà établi le constat : 22,3 kilogrammes exportés officiellement cette année-là, contre 15,2 tonnes tracées à l’importation — plus de 90 % vers les Émirats — pour une production nationale officielle de 953 kilogrammes. L’ITIE évalue les pertes fiscales à environ 165 milliards de FCFA pour la seule année 2023.

Vitrines du souk de l'or de Dubaï, aux Émirats arabes unis
Photo : Rob Young, Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Une riposte à trois étages

Face à ces révélations, la réaction de Yaoundé s’est structurée en quelques mois. Sur le plan judiciaire d’abord : par correspondance du 23 février 2026 adressée au secrétaire d’État à la Défense chargé de la Gendarmerie nationale, le secrétaire général de la présidence, Ferdinand Ngoh Ngoh, a répercuté les « Très Hautes Instructions » du chef de l’État pour la création urgente d’une commission d’enquête mixte, chargée d’« identifier les réseaux et les personnes impliqués » dans le trafic et d’en « établir les responsabilités ».

Sur le plan réglementaire ensuite : la loi de finances 2026 instaure un nouveau régime aurifère. La Sonamines devient l’acheteur unique de l’or produit sur le territoire national, et la Caisse des Dépôts et Consignations est désignée gardienne du métal, avec l’objectif de constituer un stock d’or stratégique — une double logique d’assèchement des filières parallèles et de réserve souveraine.

Sur le terrain enfin : après une réunion du 21 janvier avec les opérateurs, le ministère des Mines a retiré à compter du 20 février les autorisations d’exploitation artisanale semi-mécanisée des opérateurs n’ayant ni versé la caution de remise en état des sites ni signé les cahiers des charges. Les missions de contrôle dans la région de l’Est — principale zone aurifère du pays — ont identifié 175 sites non conformes ; selon les autorités camerounaises, environ 200 opérateurs agiraient hors de tout cadre légal dans l’artisanal et le semi-mécanisé à l’Est et dans l’Adamaoua, en majorité contrôlés par des intérêts étrangers. Dernier acte en date : le 30 juin, le ministère a retiré 53 permis de recherche d’or pour non-conformité au Code minier, des titulaires ayant franchi la frontière entre exploration autorisée et extraction commerciale illégale.

Les limites de l’exercice

La traque bute toutefois sur plusieurs obstacles. Aucune poursuite judiciaire n’a été annoncée à ce jour contre les opérateurs sanctionnés, ce qui fait dire à des acteurs du secteur que le retrait de permis pourrait rester une sanction administrative sans effet dissuasif. Le directeur général de la Sonamines reconnaît lui-même que la fiscalité et les lenteurs administratives poussent une partie des opérateurs vers les circuits illicites — et affirme sans détour qu’« il existe des réseaux et des complicités au sein du système ». La Sonamines dit d’ailleurs avoir alerté les autorités dès 2022, après un rapport d’Interpol de mai 2021 qui avait déjà tracé plus de 73 tonnes d’or camerounais vers Dubaï entre 2008 et 2018.

Le potentiel en jeu est considérable : selon les projections du ministère, la formalisation d’une centaine de sociétés dans les quatre régions concernées par l’artisanat minier pourrait rapporter plus de 1 000 milliards de FCFA de recettes à l’État. Reste à savoir si la commission d’enquête, dont le rapport est attendu à la présidence, osera remonter les chaînes de responsabilité jusqu’aux complicités que le patron de la Sonamines évoque publiquement.

Les chiffres clés

  • 148 kg : exportations d’or officiellement déclarées 2021-2025
  • 44 tonnes : or camerounais enregistré à Dubaï sur la même période (Sonamines)
  • ~1 914 Mds FCFA : valeur estimée de l’écart (3,4 Mds USD)
  • 165 Mds FCFA : pertes fiscales estimées pour la seule année 2023 (ITIE)
  • ~200 : opérateurs hors cadre légal identifiés à l’Est et dans l’Adamaoua, selon les autorités
  • 53 : permis de recherche d’or retirés le 30 juin 2026

Sources : Sonamines (déclarations publiques du 25 mai 2026) ; rapport ITIE Cameroun 2023 ; communiqués Minmidt (février, juin 2026) ; loi n°2025/012 du 17 décembre 2025 portant loi de finances 2026 ; correspondance SGPR du 23 février 2026 ; Interpol (2021) ; Investir au Cameroun ; Sika Finance ; Financial Afrik.

Articles similaires

Get the app