La dette Cemac passe par les banques, pas par la Bourse

Siège de la BEAC à Yaoundé, banque centrale au cœur de la dette Cemac, dominant un quartier aux toits de tôle

Les six États de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) avaient 11 016,7 milliards de FCFA de titres en circulation au 30 septembre 2026 sur le marché de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), contre 935,2 milliards d’emprunts cotés à la Bourse régionale. Cette dette Cemac reste à près de 75 % dans le bilan de banques et d’intermédiaires bancaires. Les particuliers n’en détiennent que 3,3 %, et ils ne sont que 2 773.

Deux marchés, près de douze fois d’écart

Le chiffre de 11 017 milliards de FCFA, tiré du bulletin statistique n° 62 de la BEAC, mesure un encours : le stock de titres non encore remboursés, pas ce qui a été emprunté dans l’année. Il représente 13,9 % du produit intérieur brut de la zone et a gagné 19,3 % en un an. Le Gabon en porte la plus grosse part (3 663,4 milliards), devant le Congo (3 038,0) et le Cameroun (2 184,4). Plus de 40 % de l’encours arrive à échéance en moins d’un an.

À la même date, le Bulletin officiel de la cote de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC) totalisait 1 226,6 milliards d’obligations : 935,2 milliards d’États, 253,3 milliards de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale et 38,2 milliards d’émetteurs privés. Seuls le Cameroun, le Gabon et le Tchad y figurent ; le Congo, la Centrafrique et la Guinée équatoriale n’y ont aucune ligne.

L’écart de près de douze contre un appelle une précaution. Le total de la BEAC inclut 1 937,2 milliards de bons du Trésor assimilables, à un an au plus, que la Bourse n’accueille pas. En ne gardant que les obligations du Trésor assimilables (OTA), le rapport tombe à 9,7 contre un.

Qui détient la dette Cemac

Les spécialistes en valeurs du Trésor (SVT), intermédiaires agréés pour acheter aux adjudications, détiennent 6 920,4 milliards, soit 62,8 %. Avec les autres établissements de crédit (12,1 %), ce circuit pèse 74,9 %. Les investisseurs institutionnels suivent avec 21,4 %, et la banque centrale avec 0,4 %.

Restent les personnes physiques : 366,2 milliards, détenus par 2 773 personnes, soit en moyenne 132 millions de FCFA chacune selon notre calcul. Une moyenne cache sans doute de gros écarts, mais elle dit l’essentiel : ce placement est ouvert au public sans être celui de l’épargne ordinaire. Leur part monte à 7,65 % pour la dette tchadienne et tombe à 1,44 % pour celle de la Guinée équatoriale, où les SVT tiennent 79 % des titres.

Les intérêts vont donc d’abord à ce circuit bancaire, sans y être un pur gain : les banques portent un risque, se financent elles-mêmes et peuvent revendre. Ce risque est d’ailleurs concentré. Les investisseurs établis au Cameroun détiennent 50,3 % du marché, dont 3 681,2 milliards de titres des cinq autres États. Un défaut de paiement dans un pays toucherait donc des bilans situés ailleurs.

Pourquoi les Trésors préfèrent le guichet de la BEAC

Selon Investir au Cameroun (6 novembre 2026), le Cameroun a amorcé ce recentrage en 2019, suivi par le Congo et le Gabon. Le média cite une note interne du ministère des Finances : une levée à la BEAC se boucle en 45 jours au plus, contre six à huit mois pour un emprunt obligataire. Il rapporte aussi une économie d’environ 2 % du montant souscrit, avancée par des acteurs du marché.

Samuel Tela, directeur de la trésorerie au ministère camerounais des Finances, juge ce choix « tout à fait normal » et parle du « marché traditionnel des Trésors publics et des banques ». Il met en avant un principal remboursé seulement à l’échéance, quand les emprunts obligataires se remboursent généralement par quart à partir de la deuxième année.

La règle a ses exceptions. L’emprunt gabonais de 173,5 milliards, coté le 3 novembre 2026 et absent des chiffres de septembre, se rembourse en une fois à l’échéance, selon la BVMAC. Son parcours confirme en revanche la lenteur : note d’information enregistrée le 9 février selon Sika Finance, cotation neuf mois après. La Bourse dénonçait dès son rapport annuel 2021 une « concurrence exacerbée du marché monétaire orchestré par la BEAC », d’après Investir au Cameroun.

Un coût qui ne plaide pas seul pour la BEAC

En septembre 2026, la BEAC publie un coût moyen de 9,69 % sur les OTA levées dans le mois, de 8,00 % pour le Cameroun à 13,18 % pour le Tchad, avec 11,40 % pour le Gabon. Les deux tranches gabonaises cotées en Bourse rapportent 6 % net à trois ans et 6,5 % net à quatre ans. Mais les durées diffèrent, un taux net s’entend hors impôt et les frais de placement ne sont pas publiés : aucun document consulté ne dit quel canal revient le moins cher.

La Bourse a un autre handicap, la liquidité. Le 30 septembre 2026, elle n’a enregistré que cinq transactions, pour 1,27 million de FCFA, toutes sur des actions. Aucun échange non plus sur l’emprunt gabonais le jour de sa première cotation. Le marché de la BEAC cumule, lui, 4 287 milliards d’achats-ventes de janvier à septembre.

Le crédit aux entreprises, une question ouverte

La BEAC pose elle-même la question. Dans son rapport de politique monétaire d’avril 2026, elle appelle à « une vigilance accrue, au regard des risques d’éviction du secteur privé et des pressions potentielles sur la liquidité bancaire ». Le même rapport montre pourtant des crédits à l’économie en hausse de plus de 10 % en 2025, à 13 742,8 milliards.

L’éviction reste donc un risque signalé, pas un fait démontré. Le signal le plus net est le prix : le taux effectif global moyen des crédits est passé de 9,71 % à 11,50 % en un trimestre fin 2025, un point déjà sensible pour les petites et moyennes entreprises. Il faudrait les bilans des banques, pays par pays, pour savoir si les titres publics prennent la place des prêts.

Le sujet dépasse d’ailleurs le choix du guichet. Avec 38,2 milliards d’obligations privées cotées, la Bourse reste presque fermée aux entreprises, et déplacer la dette publique vers Douala ne créerait pas d’acheteurs. Une place active suppose des investisseurs de long terme, des frais transparents et un épargnant certain de pouvoir revendre.

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