La BAD lève 1 milliard de dirhams, Afreximbank vise le yuan

Siège de la BAD à Abidjan, banque qui a émis sa première obligation en dirhams marocains

La Banque africaine de développement (BAD) a placé le 30 octobre 2026 sa première obligation en dirhams marocains : 1 milliard de dirhams sur sept ans, pour pouvoir prêter au Maroc dans la monnaie de ses clients. Le même jour, l’agence Bloomberg rapportait qu’Afreximbank préparait un prêt syndiqué d’environ 1 milliard de dollars, avec une tranche en yuan offshore. Ces deux emprunts de la BAD en dirhams et d’Afreximbank en yuan posent la même question : qui porte le risque de change quand une banque africaine emprunte hors du dollar ?

La BAD en dirhams : ce que dit le communiqué

Le communiqué de la BAD du 30 octobre 2026 décrit une opération de taille modeste mais inédite. L’émission prend la forme d’un placement privé auprès d’investisseurs qualifiés, d’une maturité de sept ans. Le coupon est variable, indexé sur le MONIA (Moroccan Overnight Index Average), le taux de référence du marché monétaire marocain. Le communiqué ne publie ni l’écart ajouté à cet indice, ni le nom des souscripteurs.

Le montant correspond à un ordre de grandeur de 100 millions de dollars (estimation de la rédaction, non officielle). Attijari Finances Corp a conseillé l’opération, Attijariwafa bank et CDG Capital l’ont placée. La BAD remercie le ministère de l’Économie et des Finances, Bank Al-Maghrib et l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), sans préciser le régime réglementaire retenu.

L’objectif est explicite : proposer le dirham « en complément de ses principales devises de financement, notamment l’euro et le dollar américain ». La banque envisage aussi un portefeuille de trésorerie en dirhams et dit vouloir aider à développer les instruments de couverture au Maroc. Elle présente l’opération comme un pilote, dont les enseignements pourraient servir « dans d’autres monnaies africaines ».

Afreximbank et le yuan : un projet rapporté par Bloomberg

Le dossier d’Afreximbank, la Banque africaine d’import-export, est d’une autre nature. Il n’est connu que par Bloomberg, repris par Moneyweb et Financial Afrik, qui cite des « personnes proches du dossier ». La banque n’a publié aucun communiqué au 1er novembre 2026, et n’a pas répondu à l’agence. Le prêt n’est donc ni signé ni confirmé.

Selon Bloomberg, le crédit porterait sur environ 1 milliard de dollars sur trois ans, avec Bank of China et Standard Chartered comme coordinateurs globaux. La tranche en dollars paierait une marge de 125 points de base au-dessus du taux SOFR à terme, révisable selon la note de la banque. La tranche en yuan offshore serait à taux fixe, non encore arrêté, et la taille de chaque tranche ne serait fixée qu’après la syndication. Ce serait la première incursion d’Afreximbank sur le marché du yuan offshore.

La banque connaît pourtant la monnaie chinoise. En avril 2025, elle a placé une obligation « panda » de 2,2 milliards de yuans sur le marché chinois, selon Financial Afrik. En mars 2026, elle a bouclé un prêt syndiqué de 1,73 milliard de dollars et 228 millions d’euros sur trois ans. Selon Bloomberg, une partie du nouveau prêt, jusqu’à 600 millions de dollars, couvrirait des échéances proches, et le reste refinancerait l’emprunt syndiqué levé en 2024.

Qui porte le risque de change ?

Le problème de fond est connu. Selon une note du Fonds monétaire international (FMI) d’avril 2025, la dette en devises représente « plus de la moitié » de la dette publique de l’Afrique subsaharienne en moyenne. Le FMI observe que les dépréciations de change ont annulé une bonne partie de l’allègement que l’inflation apporte d’ordinaire à la dette. Le ratio médian des intérêts rapportés aux recettes publiques y a dépassé 12 % en 2024.

Le cas de la BAD déplace ce risque. Un emprunteur marocain qui gagne des dirhams et rembourse en dollars subit chaque baisse du dirham. S’il emprunte en dirhams, ce risque disparaît pour lui, et c’est la BAD qui le neutralise en se finançant elle-même en dirhams. Le taux variable crée en revanche un autre risque : si le MONIA monte, la charge d’intérêts suit.

Le yuan ne joue pas le même rôle. Emprunter en yuan ne protège pas un client payé en nairas ou en francs CFA : il troque une devise forte pour une autre. L’intérêt tient au coût du financement et aux besoins en yuan des importateurs qui paient des fournisseurs chinois. Aucune des sources consultées ne chiffre ces deux points.

Qui capte la valeur de ces emprunts ?

Les premiers gagnants sont les banques emprunteuses, qui élargissent leur base d’investisseurs et peuvent comparer les marchés. Les arrangeurs perçoivent des commissions, les investisseurs des intérêts, et les fournisseurs de couverture facturent leurs services ; aucun de ces montants n’est publié. Les entreprises africaines n’en profitent que si les banques leur transmettent un crédit moins cher, plus long ou libellé dans leur monnaie de recettes.

Pour Afreximbank, la diversification touche aussi les prêteurs. La marge de la tranche en dollars dépend de ses notes : Baa2 chez Moody’s et BBB+ chez S&P, selon Bloomberg. En janvier 2026, la banque a rompu avec Fitch, qui a ensuite abaissé sa note en catégorie spéculative avant de la retirer, en invoquant son inclusion dans la restructuration de la dette du Ghana. Des banques asiatiques élargiraient un tour de table au moment où sa signature est discutée. Les résultats d’Afreximbank sur neuf mois montrent par ailleurs une banque en croissance.

Une diversification encore à prouver

Une émission isolée ne crée ni courbe de taux ni marché liquide. L’opération de la BAD ne pèsera que si elle est répétée, imitée par d’autres émetteurs et suivie de prêts effectifs en dirhams. Le Maroc a été choisi pour la maturité de son marché, un atout que peu de pays du continent partagent. Ailleurs, la profondeur des marchés locaux et le coût des couvertures resteront le frein.

La BAD multiplie par ailleurs les partenariats de financement, comme son accord-cadre avec l’agence britannique UKEF. Dans la zone franc, l’arrimage à l’euro pose la question autrement, comme l’a montré le débat sur la dette du Sénégal. Pour Afreximbank, tout dépendra des conditions finales du prêt, s’il est signé. La vraie mesure ne sera pas le nombre de devises utilisées, mais la part du risque de change qui quitte, durablement, les épaules des emprunteurs africains.

Abonnez vous à notre newsletter

Articles similaires

Get the app