La Banque africaine de développement (BAD) a lancé le 8 octobre 2026 à Addis-Abeba la deuxième phase de son projet sur le capital naturel, financé par un don de 4,23 millions de dollars que NotreAfrik avait présenté lors de son approbation par le Fonds africain de développement. Treize pays doivent apprendre, d’ici à septembre 2029, à compter leurs forêts, leurs sols et leur eau comme des actifs. Reste à savoir à quoi serviront ces comptes, et à qui ils profiteront.
Ce que la BAD a lancé à Addis-Abeba
Le projet s’appelle « Mainstreaming Natural Capital in Africa’s Development Finance, Phase II », abrégé NC4-ADF II. Selon le communiqué de la BAD du 21 octobre 2026, il a été lancé en marge du forum de la Communauté de pratique africaine sur la comptabilité du capital naturel (Africa NCA CoP). Les bénéficiaires sont le Burundi, le Cameroun, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, la République démocratique du Congo (RDC), le Ghana, le Kenya, le Mozambique, le Rwanda, la Tanzanie, le Togo, la Zambie et le Zimbabwe.
La mise en œuvre revient à cette Communauté de pratique et au Centre africain de gestion et d’investissement des ressources naturelles de la BAD. La Banque a repris en septembre 2025 à la Banque mondiale le secrétariat de ce réseau, qui compte plus de 500 membres dans 48 pays. Le comité de pilotage réunit les points focaux des 13 pays et cinq partenaires techniques : l’Agence de développement de l’Union africaine (AUDA-NEPAD), l’agence allemande GIZ, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, le Programme des Nations unies pour l’environnement et le WWF.
Innocent Onah, chargé en chef des ressources naturelles au Groupe de la BAD et chef du projet, y voit « un changement de cap dans la façon dont l’Afrique aborde le capital naturel ». La première phase, menée en 2021-2022 avec le WWF, s’était limitée à des pilotes en Tanzanie et au Mozambique, sans bilan chiffré publié.
Compter le capital naturel : ce que le PIB ne voit pas
Le produit intérieur brut (PIB) enregistre la vente d’un arbre abattu ou d’une tonne de minerai, mais pas la baisse du stock de forêt ou de gisement. Un pays peut ainsi croître en consommant son patrimoine.
Le cadre de référence est le Système de comptabilité économique et environnementale des Nations unies (SCEE, SEEA en anglais). Son cadre central est devenu une norme statistique internationale en 2012. Le volet consacré aux écosystèmes a été adopté en mars 2021 par la Commission de statistique de l’ONU, mais seulement pour ses comptes physiques : les chapitres sur la valorisation monétaire restent des « principes et recommandations ».
La nuance est décisive : mesurer une forêt, évaluer ses services et monétiser son usage sont trois opérations distinctes. Un compte statistique ne vend rien.
L’Afrique a déjà promis ce chantier. En mai 2012, dix pays signaient la Déclaration de Gaborone, non contraignante, pour intégrer le capital naturel dans leurs comptes nationaux. Quatorze ans plus tard, cinq d’entre eux, le Ghana, le Kenya, le Mozambique, le Rwanda et la Tanzanie, figurent parmi les bénéficiaires de la nouvelle phase.
Dette, budget, contrats : à quoi servent ces comptes
Premier argument de la BAD : la dette. Elle estimait le capital naturel africain à 6 200 milliards de dollars en 2018, pour un PIB continental officiel de 2 500 milliards. Un PIB élargi abaisserait le ratio dette/PIB, et le communiqué d’août 2026 citait une meilleure notation des risques parmi les effets attendus.
Kariuki Ngari, directeur général de Standard Chartered Kenya, objectait en février 2025, selon Reuters : « Vous pouvez emprunter davantage, mais la question est : pouvez-vous rembourser davantage ? » Aucune agence de notation ne s’est engagée publiquement à intégrer ces comptes.
Le deuxième usage, budgétaire, est l’objectif affiché du projet. Des comptes physiques des forêts, de l’eau ou des sols permettent à un ministère des Finances de mesurer ce qu’une concession ou un barrage consomme réellement en actifs naturels, et de comparer deux projets sur une autre base que leurs recettes immédiates.
Troisième terrain : le carbone et les ressources du sous-sol. Un État qui connaît le volume de carbone stocké dans ses forêts négocie mieux ses crédits, sujet au cœur du sommet sur les marchés carbone de Kigali. Des comptes d’actifs miniers suivis dans le temps donnent aussi une base pour discuter redevances et obligations de réhabilitation, même si les communiqués de la BAD ne citent pas le secteur extractif.
Qui captera la valeur du capital naturel ?
Tant qu’une forêt n’est pas monétisée, par des crédits carbone, des paiements pour services écosystémiques ou l’impôt, elle ne rembourse aucune dette. La question devient alors politique : l’État, les communautés riveraines ou les intermédiaires financiers ?
Prenons une forêt qui protège un bassin versant : sa disparition renchérit l’eau et fragilise les récoltes, alors qu’un bilan classique enregistre surtout la vente du bois. Mieux mesurer ces pertes ne garantit pas une meilleure décision sans règles foncières claires, contrats appliqués et redistribution crédible.
Le risque d’asymétrie est réel : un pays peut cartographier finement ses écosystèmes et négocier mal les financements « verts » qui s’appuient sur ces données. Qui détient les données, qui choisit les méthodes de valorisation et qui définit les projets éligibles : ces choix pèseront plus que les comptes eux-mêmes.
Un budget d’amorçage, un test en 2029
L’ordre de grandeur invite à la mesure. Réparti sur 13 pays et trois ans, le don représente environ 325 000 dollars par pays, soit un peu plus de 100 000 dollars par an, hors contributions en nature des partenaires, non chiffrées. C’est un budget d’assistance technique, pas un programme d’investissement.
Le projet finance des évaluations des systèmes statistiques, des outils de financement de la biodiversité, des pilotes d’évaluation de la « richesse verte » et de la formation entre pairs. Les instituts statistiques, souvent sous-financés, devront ensuite produire ces comptes seuls.
Le bilan se lira en septembre 2029. Les 13 pays auront-ils publié des comptes réguliers et comparables ? Ces données auront-elles modifié une loi de finances, une étude de projet ou les termes d’une concession ? Les communautés concernées y auront-elles accès ? Sans ces trois réponses, la richesse naturelle africaine restera mieux comptée, mais pas mieux défendue.