Du 12 au 16 octobre 2026, le président-directeur général de Sonatrach, Noureddine Daoudi, a enchaîné à Houston et à Lake Charles, en Louisiane, des réunions avec ExxonMobil, Occidental Petroleum, Halliburton, Devon Energy, Baker Hughes et KBR. Aucun accord n’a été signé, contrairement à ce qu’ont laissé entendre certains titres. L’enjeu est pourtant lourd : en 2025, l’Algérie a fourni 17,4 % de la valeur des importations européennes de gaz par gazoduc, pendant que les États-Unis captaient 56 % de celle du gaz naturel liquéfié (GNL), selon Eurostat.
Sonatrach aux États-Unis : ce qui s’est réellement passé
Selon les communiqués de Sonatrach repris par la presse algérienne, la délégation de 13 personnes a commencé le 12 octobre par ExxonMobil, pour discuter de l’exploration et de la mise en valeur des ressources algériennes. Le 13 octobre, elle a rencontré Halliburton, sur le numérique, l’intelligence artificielle et la réduction de l’empreinte carbone, puis Devon Energy, sur l’amont et d’éventuels investissements. Baker Hughes et KBR ont suivi à Houston le 14 octobre : forage, puits, optimisation des installations, localisation des activités pour le premier ; projets industriels et technologies liées à l’ammoniac pour le second. Enfin, Sonatrach a rencontré Occidental Petroleum (Oxy) et son directeur général Richard Jackson, au sujet du bassin de Berkine.
Le volet « Louisiane » renvoie à la 19e édition de l’Algeria Energy Day, organisée par le Conseil d’affaires algéro-américain en marge de l’Americas LNG Summit, à Lake Charles. L’agence APS situe la journée algérienne au jeudi 15 octobre. Noureddine Daoudi y a prononcé le discours principal, aux côtés de l’ambassadeur Sabri Boukadoum et de Miloud Medjelled, secrétaire général du ministère des Hydrocarbures. Aucun des comptes rendus consultés ne fait état d’une signature. Les communiqués parlent de « réunions de travail » et de « perspectives de coopération ». Un titre d’Algérie Patriotique évoque des partenariats technologiques « scellés » avec Baker Hughes et KBR ; le corps du communiqué décrit des discussions.
Protocoles anciens, contrats encore attendus
La distinction entre protocole et contrat ferme est décisive. Un protocole d’entente ouvre une phase d’études et de négociation sans engager d’investissement ; un contrat d’hydrocarbures fixe un périmètre, un partage de la production et des obligations de travaux. Côté américain, Sonatrach détient surtout des protocoles : celui avec ExxonMobil, signé le 23 mai 2024 à Alger, porte sur l’étude des bassins de l’Ahnet et de Gourara ; celui avec Chevron, du 13 juin 2024, couvre l’Ahnet et Berkine. En février 2025, les deux parties discutaient encore de la finalisation d’un contrat. L’analyste Geoff Porter, cité par l’Agence France-Presse, estime qu’un contrat ExxonMobil ne viendrait qu’après des études jugées satisfaisantes.
Oxy est le seul des groupes reçus à détenir des contrats fermes : un contrat de 2022 sur les périmètres 404 et 208, avec Eni et TotalEnergies, complété par un protocole d’octobre 2024 sur Berkine-Centre et deux accords technologiques d’avril 2025, selon Sonatrach. La tournée d’octobre 2026 sert donc surtout à faire avancer des dossiers ouverts depuis deux ans et demi, et à promouvoir l’appel d’offres international Algeria Bid Round 2026, piloté par l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures.
Hassi R’Mel, le point d’appui industriel déjà engagé
Un exemple documenté de coopération existe. Le 23 mai 2024, Baker Hughes a annoncé un contrat portant sur 20 ensembles de compression pour Hassi R’Mel, au sein d’un consortium avec Tecnimont, destinés à trois stations de compression du gisement. Sonatrach présente le projet comme une réponse à la baisse naturelle de pression du champ : dans un point du 31 juillet 2025, il devait permettre de maintenir un rythme de 188 millions de mètres cubes par jour, avec des mises en service prévues en octobre 2026, janvier 2027 et avril 2027. Ce sont des objectifs de maintien, pas des volumes nouveaux, et le respect de ce calendrier reste à vérifier.
Le calcul algérien tient en trois mots : réserves, technologie, capital. Les bassins de l’Ahnet, de Gourara et de Berkine demandent des techniques que les groupes américains ont mises au point chez eux, dont la récupération assistée discutée avec Oxy. Faire venir les majors, c’est accepter de partager la rente en échange de volumes supplémentaires, nécessaires pour tenir à la fois les contrats d’exportation et une demande intérieure en hausse. Les sociétés de services captent une autre part de cette valeur ; Sonatrach cherche à la localiser par des coentreprises et des programmes de formation.
L’Europe, client commun et terrain de concurrence
Algériens et Américains vendent au même client, l’Union européenne, mais pas le même produit. Selon le rapport de la Commission européenne sur le marché du gaz cité par Rigzone en juillet 2026, l’Union a importé 158 milliards de mètres cubes par gazoduc en 2025, dont 29 milliards d’Afrique du Nord, soit 18,7 %. Sur le GNL, les rôles s’inversent : les États-Unis ont fourni 76 milliards de mètres cubes, soit 57,9 % des 131 milliards importés, contre environ 7 milliards pour l’Algérie. Les deux bases de calcul, en valeur chez Eurostat et en volume chez la Commission, ne se confondent pas.
La force de l’Algérie tient au tuyau, avec les gazoducs vers l’Italie et l’Espagne. Celle des États-Unis tient au méthanier, avec les terminaux du golfe du Mexique, dont ceux de Louisiane. Arriver à Lake Charles en partenaire plutôt qu’en concurrent est aussi une façon, pour Sonatrach, de se placer dans l’écosystème qui fixe désormais les prix marginaux du gaz européen. Le test viendra quand l’un des protocoles de 2024 deviendra un contrat, ou avec les résultats de l’appel d’offres 2026. D’ici là, le « rapprochement gazier en Louisiane » reste une intention, non un engagement.
Sources
- Algérie Presse Service, « Algeria takes part in Americas LNG Summit, Exhibition in Louisiana », 17 octobre 2026.
- Algérie Patriotique (communiqués Sonatrach), 16 et 17 octobre 2026 ; Algérie-Eco, 18 octobre 2026 ; L’Expression, 18 octobre 2026 ; Maghreb Émergent, 15 octobre 2026.
- Baker Hughes, contrat de compression de Hassi R’Mel, 23 mai 2024 ; Sonatrach, point du 31 juillet 2025.
- Oil & Gas Journal, protocole Sonatrach-Chevron, 14 juin 2024 ; Dzair Tube, 19 février 2025.
- Eurostat, « EU imports of energy products decreased again in 2025 », 25 mars 2026 ; Rigzone, rapport de la Commission européenne, 7 juillet 2026.








