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Café africain : 0,3 kg bu par habitant, 2,2 en Éthiopie

Cérémonie du café à Addis-Abeba, où le café africain est torréfié et bu sur place

Le grand format NotreAfrik — Qui capte la valeur ? (épisode 6/6). Reprendre la valeur. Quinze pays producteurs d’Afrique ont produit 17,2 millions de sacs de café africain en 2022-2023, en ont exporté 13,3 millions — et n’en ont bu que 5,4 millions. Soit 0,3 kilo par habitant et par an, contre 2,2 en Éthiopie. Après cinq volets passés à suivre la valeur du champ à la tasse, ce dernier épisode inverse la question : que faudrait-il déplacer pour qu’une plus grande part reste sur le continent ?

Ce que les cinq premiers volets ont établi

Le constat tient en quelques lignes. Le planteur africain reçoit l’essentiel du prix du sac de café vert au port, mais une fraction seulement du prix du paquet vendu en Europe : l’écart se creuse après le port. Anvers ne produit pas un grain, mais stocke, finance et redistribue une large part du café qui entre en Europe. L’Afrique continue d’exporter son café en vert non parce que l’Europe taxerait le café transformé — il y entre sans droits de douane —, mais parce que la torréfaction, les assemblages et les marques se sont installés près des consommateurs. Enfin, l’impôt suit la tasse : sur un kilo de café vert torréfié et bu en Allemagne, le Trésor fédéral prélève l’équivalent d’environ 1 178 FCFA, un montant fixe qui, selon les années, dépasse ce que reçoit le planteur ivoirien pour ce même kilo.

Ce constat décrit où se forme la valeur aujourd’hui. Ce n’est pas une fatalité — et c’est précisément là que les pays producteurs cherchent à agir.

Le marché que l’Afrique oublie : elle-même

C’est probablement le résultat le plus important de ce dernier épisode, et le moins commenté.

L’Organisation internationale du café mène avec l’Organisation interafricaine du café un programme destiné à augmenter la consommation intérieure et la transformation locale. Quinze pays y sont couverts : Cameroun, Centrafrique, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Gabon, Ghana, Guinée, Kenya, Nigeria, Rwanda, Tanzanie, Togo, Ouganda et Zambie.

Pour l’année caféière 2022-2023, leur production était estimée à 17,2 millions de sacs de 60 kilos, leurs exportations à 13,3 millions, et leur consommation intérieure à 5,4 millions seulement. La consommation moyenne ressort à 0,3 kilo par habitant et par an — avec une exception : l’Éthiopie, à 2,2 kilos.

L’écart entre les deux modèles est frappant. Selon les prévisions du service agricole du département américain de l’Agriculture, l’Éthiopie devait produire 12,1 millions de sacs en 2026-2027 et en consommer environ 5 millions sur son propre sol, soit plus de 40 % de sa récolte. L’Ouganda, premier exportateur africain, illustre l’inverse : pour 2025-2026, une production prévue de 6,88 millions de sacs et une consommation intérieure d’environ 330 000 sacs — moins de 5 %.

Ce contraste n’est pas folklorique. Un café consommé sur place est un café dont la torréfaction, la distribution et, le cas échéant, la fiscalité restent dans le pays. Créer un marché intérieur, c’est aussi créer une industrie intérieure : le programme ne finance pas seulement de la promotion, mais l’analyse des marchés, la formation des torréfacteurs et des baristas, et des stratégies nationales de torréfaction et de distribution.

La limite est connue : un marché intérieur ne se décrète pas. Il suppose du pouvoir d’achat, des habitudes de consommation et une offre locale à un prix accessible.

Mieux vendre le grain avant de tout vouloir transformer

Le premier levier est le moins spectaculaire : faire payer davantage ce que l’Afrique produit déjà.

Qualité, origine, traçabilité, microlots, vente directe, contrats plus courts entre producteur et torréfacteur : chacune de ces stratégies déplace une part de la valeur vers l’origine sans exiger qu’un pays producteur reproduise d’un coup toute l’industrie européenne de la torréfaction et de la distribution.

La distinction est essentielle. La question n’est pas seulement « combien de café l’Afrique transforme-t-elle ? », mais « combien de valeur obtient-elle par kilo avant que le café ne quitte le continent ? ». Le cas rwandais, examiné dans l’épisode précédent, l’illustre : une politique de qualité peut augmenter la valeur du vert même lorsque l’essentiel des volumes part avant torréfaction. Un kilo supplémentaire de valeur captée n’exige pas nécessairement une usine.

Transformer, oui — mais pour quel acheteur ?

Le mot d’ordre « transformons le café en Afrique » évite en général une question plus difficile : qui achètera le paquet ?

Torréfier crée de la valeur, mais change de métier. Il faut conditionner, construire une marque, financer les stocks, gérer la fraîcheur, trouver des distributeurs et acquérir des consommateurs. La logique n’est pas la même selon les cafés et les marchés : le soluble ivoirien répond à une économie industrielle, le specialty rwandais ou kényan vise des niches à forte valeur, et une torréfaction destinée au consommateur africain relève encore d’une autre logique.

La bonne stratégie n’est donc pas nécessairement d’expédier des paquets africains dans les supermarchés européens. Elle peut être de vendre davantage de café transformé en Afrique.

Diversifier les acheteurs est un troisième chemin. Les exportations éthiopiennes ont atteint 7,43 millions de sacs en 2024-2025, pour 2,89 milliards de dollars. L’Arabie saoudite et l’Allemagne restent les deux premiers clients, mais la Chine est montée au troisième rang, avec des achats en hausse de 264 % sur un an, à 670 000 sacs, grâce notamment à un accès sans droits de douane. La réforme éthiopienne de 2019, qui autorise certains producteurs à exporter directement, raccourcit de son côté la chaîne entre le planteur et l’acheteur étranger. Diversifier ne change pas mécaniquement le partage de la valeur — un café vendu en vert à Shanghai n’est pas plus transformé qu’un café vendu en vert à Hambourg — mais un pays qui dépend moins d’un seul débouché négocie mieux.

Parler d’une seule voix, et reprendre le financement

Les pays producteurs africains disposent d’un outil commun depuis le début des années 1960 : l’Organisation interafricaine du café, qui rassemble aujourd’hui 25 États membres. Son poids institutionnel a changé récemment : une décision du Conseil exécutif de l’Union africaine en a fait l’agence spécialisée du continent pour le café, chargée de travailler à la transformation de la chaîne de valeur dans le cadre de la ZLECAf ; un protocole d’accord a suivi. Un an plus tôt, la déclaration de Kampala des pays producteurs avait fait reconnaître le café comme produit stratégique de l’Agenda 2063.

Reste la question que ce dossier pose à chaque acteur : qu’est-ce que ce cadre change concrètement pour le planteur ? Les résultats mesurables de cette montée en puissance institutionnelle restent, à ce stade, difficiles à établir.

Il y a enfin une dimension que le débat sur la transformation oublie presque toujours, et que le troisième épisode avait mise au jour à Anvers : le café ne prend pas seulement de la valeur quand il est torréfié, mais quand il devient un stock finançable, assuré, certifié et mobilisable en garantie. Construire une usine sans améliorer l’accès au crédit, l’assurance et l’entreposage certifié laisse l’essentiel du système inchangé.

Un programme lancé en 2025 va précisément au-delà de la seule transformation : doté initialement de 15 millions d’euros, financé par la coopération italienne et le Global Gateway européen, mis en œuvre par l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel avec les deux organisations caféières, il cible cinq pays — Éthiopie, Kenya, Tanzanie, Ouganda et Malawi — et couvre la valeur ajoutée, mais aussi la résilience climatique, la conformité aux normes, la recherche et la mobilisation de financements.

L’EUDR : coût supplémentaire ou actif commercial ?

Une contrainte nouvelle arrive. Le règlement européen contre la déforestation s’applique au café à partir du 30 décembre 2026 pour les moyennes et grandes entreprises, et du 30 juin 2027 pour la plupart des micro et petites entreprises. En juillet 2026, la Commission européenne en a élargi le périmètre au café soluble, les produits ainsi ajoutés bénéficiant d’un délai propre jusqu’au 30 décembre 2027.

Les opérateurs devront prouver que le café ne provient pas de terres déboisées après 2020, coordonnées géographiques des parcelles à l’appui.

Le classement des pays publié par la Commission dessine une géographie inattendue. La Côte d’Ivoire, le Cameroun, l’Éthiopie, l’Ouganda et la Tanzanie sont classés « à risque standard » : diligence raisonnée complète, contrôles sur 3 % des opérateurs. Le Kenya, le Rwanda, le Burundi et Madagascar sont classés « à faible risque », avec une procédure simplifiée et 1 % de contrôles — comme l’Allemagne, la Belgique ou l’Italie. Le classement est révisable.

Deux lectures s’affrontent. La première voit une opportunité : la traçabilité jusqu’à la parcelle oblige les acheteurs européens à connaître les planteurs, à investir dans les filières et, peut-être, à payer une prime pour un café documenté. Les pays qui auront cartographié leurs exploitations disposeront d’un argument commercial.

La seconde voit un coût supporté en amont. Géolocaliser des centaines de milliers de parcelles souvent inférieures à un hectare a un prix. S’il n’est pas partagé, il retombera sur les producteurs, ou poussera les acheteurs vers les origines classées à faible risque. La réduction de coûts annoncée par la Commission — de l’ordre de 75 % par rapport au texte initial — concerne les entreprises européennes ; le coût de mise en conformité pour les planteurs africains, lui, n’a pas été chiffré publiquement.

Laquelle l’emportera ? Personne ne peut encore le mesurer. C’est le prochain chiffre à suivre : la part du coût de l’EUDR qui restera, au bout du compte, à la charge du planteur.

Un euro de plus par kilo

Pour fixer un ordre de grandeur, une expérience de pensée. L’Organisation internationale du café indique que l’Afrique avait exporté 14,62 millions de sacs de 60 kilos sur les onze premiers mois de l’année caféière 2023-2024 — environ 877 000 tonnes.

Si, sur un volume équivalent, le continent parvenait à conserver un euro supplémentaire par kilo — par combinaison de meilleurs prix, de transformation, de financement, de marques ou de ventes régionales —, cela représenterait de l’ordre de 877 millions d’euros. Même sur 10 % de ce volume, le même euro ferait près de 88 millions.

Ce calcul est une simulation, pas une promesse : tous les cafés ne peuvent pas gagner un euro de plus, tous ne doivent pas être torréfiés, tous ne peuvent pas devenir du specialty. Mais il déplace la manière de poser le problème. La bataille ne consiste pas à récupérer d’un coup toute la chaîne mondiale ; elle peut commencer par quelques dizaines de centimes conservés à plusieurs étapes.

Au terme de ce dossier, la réponse n’est donc pas un coupable. La valeur du café africain ne disparaît pas : elle se déplace — du champ vers le port, du port vers l’entrepôt, de l’entrepôt vers la marque et la tasse — et l’impôt la suit. Reprendre la valeur, c’est reprendre des maillons de cette chaîne : boire davantage son café, vendre autrement, négocier ensemble, et faire en sorte que les nouvelles règles européennes ne se paient pas une fois de plus au bord du champ.

Trois inconnues demeurent, que NotreAfrik continuera de suivre : le coût réel de la mise en conformité européenne pour les petits producteurs, pays par pays ; les résultats concrets de la stratégie continentale ; et l’effet, sur le revenu des planteurs, de la consommation intérieure et de la transformation locale là où elles progressent.

Méthode et sources. Production, consommation et exportations de l’Éthiopie et de l’Ouganda : rapports du service agricole extérieur du département américain de l’Agriculture, qui relèvent en partie de la prévision et non de la réalisation. Consommation des quinze pays et volumes exportés par l’Afrique : Organisation internationale du café. Organisation interafricaine du café : décision du Conseil exécutif de l’Union africaine et protocole d’accord subséquent — nous citons la décision sans en figer la date, nos sources de travail divergeant sur l’année. Règlement européen contre la déforestation : textes de la Commission européenne, paquet de simplification et classement des pays. Le calcul de l’euro supplémentaire par kilo est une simulation d’ordre de grandeur, bâtie sur un volume observé ; ce n’est ni une prévision ni un objectif. Ce volet présente des stratégies et des pistes ; il ne mesure pas leur effet sur le revenu des planteurs, qui reste à établir.

→ Épisode 1 — trois chiffres pour ouvrir l’enquête
→ Épisode 2 — le voyage d’un kilo, du champ camerounais au rayon belge
→ Épisode 3 — Anvers, le coffre-fort du café
→ Épisode 4 — pourquoi l’Afrique vend encore vert
→ Épisode 5 — sur un kilo, qui encaisse l’impôt ?
→ Les six épisodes du dossier

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