À la conférence Africa Down Under de Perth, début septembre 2026, le ministre malgache des Mines Carl Andriamparany a présenté une stratégie de transformation locale des minéraux critiques : un quota pouvant atteindre 30 % de certaines productions réservé à l’industrie nationale, un parc industriel minier et des infrastructures mutualisées. Madagascar tire 49,2 % de ses exportations des mines pour 4,6 % de son produit intérieur brut. Mais ses deux grands projets en cours prévoient de transformer aux Émirats et aux États-Unis.
Le chiffre le plus parlant du dossier tient en deux nombres : près de la moitié des exportations du pays, moins de cinq pour cent de sa richesse produite. C’est la définition même d’une économie qui exporte de la matière et importe de la valeur.
Le quota n’est pas une annonce, il est déjà dans la loi
C’est la première correction à apporter au récit. Le Code minier adopté en 2023 autorise l’État à déterminer la part des substances stratégiques qu’un titulaire de permis doit vendre à l’industrie nationale. Un décret d’avril 2026 en fixe le plafond à 30 % de la production totale, sauf accord de l’exploitant pour aller au-delà.
Graphite, terres rares, cobalt, cuivre et lithium figurent parmi les substances concernées. Le Code y ajoute une incitation : les droits et taxes spéciaux sur les produits miniers, normalement de 5 %, bénéficient d’un abattement de 30 % lorsque le titulaire transforme lui-même les substances extraites.
Ce qui a été présenté à Perth n’est donc pas un nouveau dispositif, mais l’affirmation d’une volonté de l’appliquer.
Premier producteur africain de graphite — avec un astérisque
Madagascar a produit 80 000 tonnes de graphite en 2025 selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis (USGS), ce qui le place au premier rang africain. Le rang est exact, mais il doit beaucoup à la suspension de la mine de Balama au Mozambique, historiquement première du continent.
Le pays produit également du nickel et du cobalt raffinés à Ambatovy et se prépare à entrer dans les terres rares. Son insertion reste toutefois « principalement concentrée en amont », selon une note de la CNUCED de juin 2026, avec de faibles liens avec le reste de l’économie.
Les mineurs annoncent qu’ils transformeront ailleurs
C’est le cœur du bras de fer, et il est déjà engagé.
La société américaine Energy Fuels prévoit, sur son projet de terres rares, de produire un concentré de monazite expédié aux États-Unis pour y être transformé en oxydes. NextSource, opérateur canadien de la mine de graphite de Molo, développe aux Émirats arabes unis sa première usine de matériaux d’anode pour batteries.
Dans l’étude de faisabilité publiée en juillet 2026 pour porter Molo à 150 000 tonnes de concentré par an, NextSource avertit explicitement que le quota de 30 % « peut affecter le calendrier, l’économie et la mise en œuvre » de son projet.
L’État conditionne l’accès à la ressource ; les mineurs répondent que la transformation se fait là où sont l’énergie, le capital et les clients.
L’exception Ambatovy, et l’hypothèse Tsingshan
Madagascar détient pourtant la preuve qu’une transformation poussée est possible sur son sol. À Ambatovy, le minerai latéritique est raffiné en nickel et en cobalt à 99,9 % de pureté au complexe de Toamasina — l’un des rares raffinages complets de métaux de batterie en Afrique.
Le parc industriel minier évoqué à Perth vise à mutualiser les infrastructures indispensables à de futurs transformateurs : coûts énergétiques, logistique, technologies. Mais le ministère n’a précisé ni sa localisation, ni son alimentation électrique, ni son financement.
Une proposition existe. Le groupe chinois Tsingshan, premier producteur mondial d’acier inoxydable et architecte des parcs indonésiens de Morowali et Weda Bay, a soumis cette année un projet de plusieurs milliards de dollars sur ce modèle. Le ministre indiquait en juin que le dossier « reste à l’étude ». Rien n’est acquis.
Pourquoi le modèle indonésien ne se copie pas
La stratégie malgache imite précisément l’Indonésie : restreindre l’export de minerai brut, obliger à transformer sur place. Avec une différence décisive.
L’Indonésie disposait de charbon abondant et de capitaux chinois massifs. Madagascar souffre d’une électricité coûteuse et instable — deuxième obstacle à la compétitivité cité par les entreprises selon le Fonds monétaire international, sur fond de fragilités persistantes de la société publique Jirama.
Transformer localement ne repose pas seulement sur une obligation réglementaire. Il faut une énergie suffisamment abondante, stable et compétitive pour que les produits transformés à Madagascar restent vendables sur les marchés internationaux. C’est la clé de tout le dossier.
Rouvrir les permis, restaurer la confiance
La stratégie comporte un autre volet : Madagascar a rouvert en janvier 2026 l’octroi de permis miniers, après seize ans de moratoire sur la plupart des substances, parallèlement à l’assainissement du cadastre.
Cette réouverture intervient dans un secteur où les enjeux de gouvernance restent importants. Un diagnostic publié en avril 2026 par le FMI relève des faiblesses dans la chaîne de valeur minière, de l’octroi des permis jusqu’aux exportations, ainsi que l’importance des circuits informels dans certaines filières comme l’or.
La stratégie est par ailleurs portée par un gouvernement issu de la transition ouverte en octobre 2025, ce qui pèse sur la « confiance des investisseurs » que le ministère invoque.
Une ambition continentale, trois variables manquantes
Madagascar rejoint la liste des États africains qui, depuis 2022-2023, conditionnent l’accès à leurs minerais à une transformation locale : interdiction des exports de concentrés en République démocratique du Congo — qui détient 70 % du cobalt mondial et a saisi le Conseil de sécurité de l’ONU —, obligations sur le lithium au Zimbabwe, taxes à l’export en Namibie. Le Malawi, lui, a rouvert une mine de terres rares après cinq ans d’arrêt.
La logique est commune. Les résultats dépendront de trois variables que l’Indonésie a réunies et qu’aucun pays africain ne maîtrise encore ensemble : une énergie bon marché, un capital patient et l’accès au marché final.
Le cas malgache a une particularité supplémentaire. Ses deux principaux investisseurs en minéraux critiques sont nord-américains et se positionnent dans les chaînes d’approvisionnement « hors Chine ». Pour eux, transformer à Madagascar avec des capitaux chinois n’est pas une option — et transformer sans eux n’est pas encore possible.
Le quota de 30 % peut créer une offre de minerais disponible pour l’industrie locale. Il ne crée pas, à lui seul, les usines capables de l’absorber.