La Cour suprême du Sénégal a ordonné le 7 septembre 2026 la suspension provisoire de l’autorisation d’exploitation accordée à Starlink Sénégal SUARL, filiale de SpaceX. La décision fait suite à un recours pour excès de pouvoir introduit par la Sonatel, l’opérateur historique, qui met en avant les 134,5 milliards de FCFA versés à l’État pour ses licences là où son concurrent satellitaire a obtenu un simple arrêté ministériel.
Sept mois après le lancement commercial de Starlink au Sénégal, le contentieux ne porte pas sur la technologie. Il porte sur ce que chaque acteur a payé pour entrer sur le marché.
La haute juridiction administrative a statué en référé sur un recours visant l’arrêté ministériel n° 038974 du 6 novembre 2025, qui autorisait la filiale de SpaceX à exercer comme fournisseur d’accès à Internet par satellite pour cinq ans. L’information a été révélée le 7 septembre par le journaliste Bachir Fofana puis confirmée par plusieurs médias sénégalais.
Ce que la Cour a décidé, et ce qu’elle n’a pas décidé
La distinction est essentielle. Dans le contentieux administratif sénégalais, le recours pour excès de pouvoir permet de contester la légalité d’un acte d’une autorité publique. Le référé, lui, permet d’en geler les effets si l’urgence et un doute sérieux sur la légalité sont établis.
La Cour n’a donc pas jugé que l’autorisation était illégale. Elle a estimé que la question méritait d’être examinée et que, dans l’intervalle, l’acte ne devait pas produire d’effets. Le jugement au fond, dont la date n’est pas connue, dira si l’arrêté de novembre 2025 est annulé ou confirmé.
L’effet concret sur le service reste incertain. La suspension prive Starlink de sa base légale d’exploitation, mais l’Observatoire sur les systèmes d’information, les réseaux et les inforoutes au Sénégal (OSIRIS) souligne qu’elle « ne signifie pas l’arrêt immédiat et automatique du service ». Au 9 septembre, aucune coupure n’était documentée et Starlink n’avait pas réagi publiquement.
134,5 milliards de FCFA contre un arrêté
Le cœur de l’argumentaire de la Sonatel tient dans cette asymétrie. Selon Dakaractu et Socialnetlink, qui ont eu accès au dossier, l’opérateur a d’abord formé un recours gracieux auprès du ministère avant de saisir la Cour.
La Sonatel se présente comme titulaire d’une « licence individuelle de premier rang » et détaille ce que ce statut lui a coûté :
- 68 milliards de FCFA pour le renouvellement de sa concession ;
- 32 milliards pour les fréquences 4G ;
- 34,5 milliards pour les licences 5G.
Soit 134,5 milliards de FCFA au total, auxquels s’ajoutent des obligations de couverture du territoire, de continuité et de qualité de service, ainsi que des contributions au Fonds de développement du service universel des télécommunications (FDSUT).
Face à cela, Starlink a obtenu une autorisation d’exploitation par simple arrêté ministériel. La question posée à la Cour, résume Socialnetlink, est « moins technologique que réglementaire » : peut-on faire coexister sur un même marché des acteurs soumis à des niveaux d’obligations très différents ?
L’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) avait affirmé en février 2026 qu’il n’y avait « aucun traitement de faveur pour Starlink ». Elle n’a pas réagi publiquement à la décision.
Un lancement politique, un parcours agité
Starlink avait été autorisé le 6 novembre 2025 et avait lancé son service en février 2026. Dès décembre 2025, le ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique de l’époque, Alioune Sall, présentait l’opération devant l’Assemblée nationale comme un pilier du « New Deal technologique » : 64 milliards de FCFA d’économies pour l’État et 5 000 kits négociés à tarif préférentiel pour connecter gratuitement environ un million de Sénégalais.
Nous n’avons pas pu établir si cet engagement a été tenu, ni combien de kits ont effectivement été déployés.
Les mois suivants ont été tendus. Fin mars 2026, l’ARTP mettait en garde contre les points de « wifi communautaire » revendant illégalement de la connexion Starlink ; des interpellations ont eu lieu à Kaolack en août 2026, sur plainte de la Sonatel. En mai 2026, Starlink annonçait une hausse de 43 % de son abonnement mensuel, de 30 000 à près de 43 000 FCFA, avant de reculer sous la pression des abonnés.
Un précédent pour toute l’Afrique de l’Ouest
Starlink opère dans une vingtaine de pays africains, souvent au terme de négociations difficiles avec les régulateurs. L’Afrique du Sud, le Cameroun et le Sénégal ont longtemps résisté avant d’ouvrir. La Côte d’Ivoire, qui est devenue en juillet 2026 le 27e marché africain de l’opérateur, a suivi une voie réglementaire différente, tandis que le Burkina Faso négociait la levée de deux ans d’interdiction.
La décision de Dakar paraît être la première suspension judiciaire d’une autorisation Starlink sur le continent — et elle a été obtenue non par un régulateur, mais par un opérateur concurrent.
Deux logiques également défendables
Le dossier oppose l’inclusion numérique rapide, que le satellite permet à faible coût d’infrastructure, à l’équité entre acteurs, quand l’un a versé 134,5 milliards de FCFA et l’autre obtenu un arrêté.
Il pose aussi une question à l’État sénégalais : avoir négocié lui-même l’acquisition de kits à prix préférentiel auprès d’un opérateur dont il délivrait l’autorisation le place en position de partenaire commercial autant que de régulateur.
La réponse viendra du jugement au fond. Et, peut-être avant, de la manière dont le gouvernement — dont le portefeuille du Numérique a changé de titulaire — choisira de défendre ou non l’arrêté de novembre 2025.