L’Afrique produit en moyenne 27,6 millions de tonnes de riz par an pour une demande estimée à 45,3 millions, selon les chiffres repris par AfricaRice — un écart de près de 18 millions de tonnes, comblé par les importations. Le Centre du riz pour l’Afrique et l’AATF ont signé le 21 juillet un accord de cinq ans pour accélérer la diffusion des innovations rizicoles, à quatre campagnes de l’objectif d’autosuffisance fixé à 2030. L’enjeu n’est pas de trouver les variétés — elles existent — mais de les faire sortir des instituts.
Ce que prévoit l’accord
Le 21 juillet 2026, le Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice) et la Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF) ont signé un protocole d’accord de cinq ans visant à accélérer l’adoption des innovations agricoles dans la filière rizicole africaine.
Le partenariat associe deux expertises complémentaires. AfricaRice apporte son expérience en recherche rizicole et en sélection variétale adaptée aux conditions africaines — souvent marquées par des contraintes hydriques et pédologiques sévères. L’AATF met à contribution son modèle de diffusion des technologies auprès des petits exploitants, déployé dans 32 pays du continent.
Le protocole n’a pas été rendu public : ni son montant ni ses objectifs chiffrés ne sont connus à ce stade.
Le problème n’est pas la recherche
C’est le cœur du dossier, et il mérite d’être formulé sans détour : l’Afrique ne manque pas de variétés performantes. Elle manque de systèmes pour les distribuer.
L’expérience des deux dernières décennies le montre. De nombreuses variétés développées par AfricaRice sont restées confinées dans les instituts de recherche, faute de systèmes semenciers nationaux viables et de vulgarisation agricole efficace.
Les programmes NERICA l’ont montré dès les années 1990 : il est possible de combiner les caractéristiques des riz africains et asiatiques pour obtenir des variétés adaptées. Mais une performance observée en station expérimentale ne devient pas automatiquement un rendement dans le champ d’un producteur.
Le diagnostic est constant dans la filière : l’accès aux semences améliorées reste l’obstacle majeur, en raison de systèmes défaillants de production de semences de premières générations dans plusieurs instituts nationaux, et d’insuffisances dans la chaîne de valeur semencière. C’est ce plafond de verre que le nouveau protocole tente de briser, en s’appuyant sur des partenariats public-privé et des plateformes d’innovation multipartites.
La mécanique de la semence, étape par étape
Pour comprendre l’enjeu, il faut suivre le trajet d’une variété.
Un sélectionneur met au point une variété résistante à la sécheresse ou à haut rendement : c’est la semence de pré-base, produite en très petite quantité par l’institut de recherche. Elle doit ensuite être multipliée en semence de base, puis en semence certifiée, avant d’atteindre le champ du producteur.
Chaque étape suppose des multiplicateurs agréés, des contrôles de qualité, un financement du stock entre deux campagnes et une distribution physique jusqu’aux zones rurales. C’est une industrie, pas un prolongement du laboratoire.
Quand un maillon manque, la variété reste sur l’étagère — quelle que soit sa performance agronomique. C’est la raison pour laquelle les rendements rizicoles africains demeurent inférieurs aux potentiels démontrés en station expérimentale. Ce développement relève de la rédaction, pas de la source d’origine.
L’écart qui se creuse, et ce qu’il coûte
L’urgence est chiffrable. Plusieurs pays ont vu leur facture d’importation atteindre des niveaux records en 2025 : le Sénégal a dépensé 336,7 milliards de FCFA, soit environ 590 millions de dollars, sa deuxième plus lourde facture depuis 2015.
Le riz est pourtant, dans nombre de ces pays, la céréale la plus cultivée. Le déficit ne vient pas d’une absence de production, mais du décalage entre une demande poussée par la démographie et l’urbanisation, et une offre dont les rendements progressent trop lentement.
La céréale s’est imposée dans les régimes alimentaires africains parce qu’elle se conserve, se transporte et se prépare facilement. Dans beaucoup de foyers urbains, elle répond aussi à une contrainte de temps : un repas à base de riz se cuisine plus vite que certaines céréales ou tubercules traditionnels. Cette dépendance expose les consommateurs aux cours mondiaux, aux restrictions décidées par les grands exportateurs et aux perturbations du transport maritime — et elle pèse sur les réserves de change.
L’autosuffisance ne se réduit pas pour autant à un slogan. Produire davantage sur le continent n’améliore la sécurité alimentaire que si le riz local arrive régulièrement sur les marchés, à un prix acceptable et avec une qualité conforme aux attentes du consommateur — trois conditions que les préférences pour le brisé importé rappellent régulièrement.
L’objectif d’autosuffisance rizicole du continent est fixé à 2030 — échéance à laquelle prend fin la Coalition pour le développement de la riziculture en Afrique, lancée en 2008. Il reste quatre campagnes.
Trois conditions qui pèseront plus que l’accord
Un protocole entre deux institutions ne change pas seul la donne. Trois facteurs extérieurs compteront davantage.
Le budget. Les dépenses nationales consacrées à l’agriculture restent, dans la plupart des pays africains, inférieures à l’engagement de 10 % pris à Maputo en 2003. La recherche a des solutions ; leur mise à l’échelle se heurte à la fragmentation des politiques agricoles et à l’étroitesse des financements.
La réglementation. L’homologation des variétés reste nationale, ce qui oblige à répéter les procédures pays par pays pour une même semence. C’est un frein direct à la diffusion régionale, et il n’est pas de ceux que la baisse des droits de douane traite : l’essentiel du commerce céréalier régional passe déjà hors des postes de douane.
Le producteur. Une semence améliorée n’exprime son potentiel qu’avec un calendrier de semis adapté, une fertilisation correcte, une protection contre les ravageurs et une maîtrise minimale de l’eau. Or une grande partie de la riziculture africaine dépend encore des pluies : un producteur peut acheter la meilleure semence et perdre sa récolte si la saison commence trop tard, si une inondation détruit les plants ou si l’eau manque pendant la floraison. Le dérèglement climatique rend ces précipitations moins prévisibles.
Deux conséquences en découlent, rarement dites. La recherche doit porter autant sur la résilience que sur le rendement maximal : une variété produisant moins en conditions idéales mais résistant mieux au stress climatique sert davantage une exploitation familiale qu’un hybride exigeant intrants coûteux et irrigation régulière. Et l’accès doit être économiquement soutenable : une semence ne sera pas adoptée durablement si elle oblige à racheter chaque année un intrant que le producteur ne peut financer, ou si les gains de rendement sont captés par les fournisseurs et les intermédiaires.
Ce qu’il faudra regarder
Les indicateurs utiles ne seront pas les communiqués, mais les volumes : tonnage de semences certifiées effectivement distribuées, nombre de variétés homologuées dans plus d’un pays, rendement moyen à l’hectare, part du riz local dans les achats publics.
Les publications d’AfricaRice permettront d’en suivre une partie. Tant que ces chiffres ne bougent pas, le continent continuera de payer cher une denrée qu’il pourrait produire lui-même — et l’écart entre ce que la recherche africaine sait faire et ce que le champ africain produit restera le vrai déficit.








