Les céréales représentent environ 13 % de la valeur du commerce alimentaire intra-régional en Afrique de l’Ouest, soit près de 311 millions de dollars par an en moyenne entre 2014 et 2022. Ce chiffre ne capte qu’une fraction de la réalité : 84 % des échanges céréaliers régionaux échapperaient aux statistiques officielles. Ce n’est pas une marge d’erreur, c’est la structure dominante de l’approvisionnement alimentaire régional.
Ce que la statistique voit des céréales en Afrique de l’Ouest
Le rapport de l’OCDE consacré au commerce alimentaire intrarégional ouest-africain établit que les produits céréaliers pèsent environ 13 % de la valeur des échanges alimentaires de la région, soit près de 311 millions de dollars par an en moyenne sur la période 2014-2022. Cette période de référence compte : il s’agit de moyennes sur neuf ans, qui ne décrivent pas la situation de 2026.
Le rapport estime que 84 % du commerce céréalier régional est absent des statistiques conventionnelles. L’essentiel de ces flux est assuré par des réseaux de commerçants opérant de part et d’autre des frontières terrestres, sans enregistrement douanier.
En combinant statistiques officielles et données sur le commerce non enregistré de plus de 130 produits, l’OCDE évalue à environ 10 milliards de dollars la valeur totale des denrées échangées chaque année dans la région — six fois les chiffres officiels.
Ce constat conteste une idée reçue tenace : celle d’un commerce alimentaire régional marginal, ou informel au sens de résiduel. À l’échelle régionale, la production céréalière avoisine 73,7 millions de tonnes, le Nigeria en assurant à lui seul environ 37 %.
Décider avec 16 % de l’image
Cette invisibilité a une conséquence directe. Un gouvernement qui ne voit qu’une fraction des flux réels prend ses décisions d’interdiction ou d’ouverture sur une image incomplète du marché. Une suspension d’exportation décidée sur la base de données officielles peut se révéler sans effet — ou déplacer simplement les flux vers les circuits non enregistrés.
Face aux risques de pénurie ou de hausse des prix, les États sont pourtant tentés de limiter les sorties de céréales, réduisant les débouchés offerts par un marché régional dynamique.
L’exemple le plus récent est burkinabè. Le 21 juillet 2026, Ouagadougou a levé la suspension des exportations de farine de céréales — mil, maïs et sorgho — en vigueur depuis 2022, afin de favoriser l’écoulement des stocks des unités nationales de transformation. Le Burkina Faso n’est pas isolé : en février 2022, le Bénin avait imposé restrictions et taxes à l’exportation sur le riz, le soja, le coton, le manioc, le beurre de karité et l’igname pour contenir les prix intérieurs — des mesures qui contredisaient les règlements et traités de la CEDEAO.
L’OCDE y voit le signe d’une faible reconnaissance, par les gouvernements, du commerce intrarégional comme levier stratégique de sécurité alimentaire.
Une interconnexion plus complexe que le schéma attendu
Les flux existent et se complexifient. Un même pays peut exporter du maïs vers le Nigeria tout en important des volumes depuis le Togo, et jouer simultanément un rôle de plateforme de transit.
Cette configuration traduit une interconnexion croissante des marchés céréaliers ouest-africains, qui ne se résume pas au schéma classique opposant zones excédentaires du Sud et zones déficitaires du Sahel. Les marchés sont imbriqués ; les politiques, elles, restent nationales.
Ce que 84 % change pour la ZLECAf
Le point est rarement relevé, et il est décisif. Le démantèlement tarifaire n’a de sens que pour les échanges qui passent par les postes de douane.
Un commerce à 84 % non enregistré n’est pas concerné par les baisses de droits. Il est concerné par les barrières non tarifaires, les tracasseries routières, les coûts de transport et l’état des infrastructures — qui relèvent d’autres politiques et d’autres budgets. Cela éclaire un paradoxe déjà mesuré : la ZLECAf reste inconnue de la grande majorité des Africains, y compris de ceux qui commercent tous les jours à travers les frontières. Difficile de connaître un accord dont on ne croise jamais l’effet.
Des commerçants qui rendent un service public sans statut
Reste le sujet le moins traité : ceux qui font ce commerce.
Ces réseaux transfrontaliers, souvent familiaux et structurés autour de communautés marchandes anciennes, assurent une fonction d’intérêt général — acheminer les céréales des zones de production vers les marchés urbains. Ils le font sans reconnaissance statistique, sans accès au crédit bancaire et sans protection juridique.
L’absence de données n’est donc pas seulement un problème de comptabilité nationale. Elle prive ces acteurs de tout ce qui découle de la visibilité : assurance, financement de campagne, recours en cas de litige, représentation dans les négociations commerciales.
Documenter avant de réguler
Le programme de commerce agricole de la CEDEAO vise précisément à renforcer la capacité de la Commission à promouvoir ces échanges. L’OCDE plaide pour documenter davantage leur contribution et déconstruire les idées reçues qui freinent leur prise en compte dans les politiques publiques.
C’est l’ordre des opérations qui compte ici. Mesurer d’abord, arbitrer ensuite. Tant que 84 % du commerce céréalier reste hors du champ statistique, chaque décision d’ouverture ou de fermeture des frontières agricoles sera prise à l’aveugle — et les travaux publiés par l’OCDE sur le sujet valent moins pour leurs recommandations que pour ce qu’ils rendent enfin visible.