Le Sénégal a consacré 336,7 milliards de francs CFA — environ 590 millions de dollars — à ses achats de riz importé en 2025, en hausse de 6,8 % sur un an. En volume, 1,47 million de tonnes ont été achetées à l’étranger. C’est la deuxième facture la plus lourde depuis 2015, et Dakar riposte en suspendant les importations et en conditionnant les nouvelles autorisations à l’achat de riz local.
Le riz importé au Sénégal, en chiffres
Selon les données publiées fin juillet 2026 par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), la valeur des importations de riz a atteint 336,7 milliards de francs CFA en 2025. Seul le record absolu de 2022 la dépasse, à 346,7 milliards, soit environ 610 millions de dollars.
En volume, les achats se sont élevés à 1,47 million de tonnes, contre 1,38 million un an plus tôt — là encore le deuxième niveau le plus élevé jamais enregistré. Le Sénégal figure parmi les plus gros importateurs de riz d’Afrique, derrière le Nigeria et la Côte d’Ivoire.
Une mise en garde s’impose sur ces chiffres. Des séries divergentes circulent sur les importations de riz de 2025 : d’autres estimations ont avancé des montants sensiblement différents pour des volumes proches. Nous retenons ici les données de l’ANSD et ne les mélangeons pas avec d’autres séries. De même, la part souvent citée de 40 % du riz dans les importations alimentaires porte sur le premier semestre 2025, pas sur l’année pleine.
Le paradoxe d’un pays qui produit et importe
Le riz est au Sénégal la céréale la plus cultivée et la plus consommée. Ce double statut résume le problème : le pays en produit, en produit de plus en plus, et en importe pourtant à des niveaux records.
L’explication tient à l’écart entre la croissance de la demande et celle de l’offre nationale. La démographie et l’urbanisation poussent la consommation plus vite que la production irriguée de la vallée du fleuve Sénégal et de l’Anambé ne peut suivre. S’y ajoutent des questions de qualité, de préférence des consommateurs pour le riz brisé importé, et de compétitivité prix.
Les contraintes se situent tout au long de la chaîne. Les producteurs font face au coût des intrants, à l’accès au crédit, à la maîtrise de l’eau et aux pertes après récolte. Les transformateurs doivent garantir une qualité régulière, tandis que les commerçants comparent prix, apparence, disponibilité et habitudes de consommation. Sans contrats stables entre producteurs, rizeries, grossistes et puissance publique, une bonne récolte peut coexister avec des importations élevées.
La riposte de Dakar
Les autorités ont durci le dispositif. Aux mesures de soutien et de subvention s’ajoute une suspension des importations, destinée à écouler les stocks de riz local excédentaires et à soulager les producteurs nationaux.
La mesure la plus structurante est ailleurs. Les opérateurs devront désormais justifier l’achat de volumes définis de riz sénégalais avant d’obtenir de nouvelles autorisations d’importation. L’accès au marché international est donc conditionné à un effort préalable de soutien à la production nationale. Un comité de suivi de la commercialisation doit se réunir chaque semaine et transmettre des rapports aux autorités.
Ce qui peut marcher, ce qui peut coincer
Le mécanisme d’adossement — importer à condition d’acheter local — n’est pas une invention sénégalaise. Il a été essayé ailleurs, avec des résultats contrastés, et trois écueils sont documentés.
Le premier est le renchérissement : si le riz local coûte plus cher, l’obligation d’achat se répercute sur le prix payé par le consommateur, dans un pays où le riz est l’aliment de base. Le deuxième est le contournement — sous-facturation, importations informelles depuis les pays voisins, déclarations d’achats fictifs — d’où l’importance du comité de suivi hebdomadaire. Le troisième est la rupture d’approvisionnement : suspendre les importations suppose de bien calibrer les stocks disponibles, faute de quoi la mesure crée la pénurie qu’elle voulait éviter.
La condition de réussite est donc moins réglementaire qu’agricole. Elle tient à la capacité de la filière locale à absorber la demande redirigée, en volume, en qualité et en régularité — un enjeu de rendements, de mécanisation, de décorticage et de logistique, pas seulement d’autorisations administratives.
Une facture qui pèse sur les devises
Avec près de 590 millions de dollars dépensés en une année, le riz mobilise une part importante des devises du pays, qui importe aussi du blé, des huiles, du lait, des équipements et des produits énergétiques.
Le contraste avec l’autre grande donnée de l’année est frappant : les exportations sénégalaises ont bondi de 48,5 % grâce au pétrole. Le risque serait d’utiliser ces nouvelles recettes d’hydrocarbures pour financer durablement une dépendance accrue aux denrées importées. À court terme, les devises pétrolières facilitent les achats ; à long terme, la volatilité conjointe des cours du brut et du riz crée une double exposition.
L’objectif d’autosuffisance rizicole, réaffirmé à Dakar depuis plus d’une décennie, reste un horizon. Des indicateurs vérifiables — rendement par hectare, volumes collectés, taux d’utilisation des rizeries, part du riz local dans les achats publics, réduction des pertes — diraient plus qu’une promesse générale. Les données de la Société d’aménagement et d’exploitation des terres du delta du fleuve Sénégal permettent d’en suivre une partie. Si les importations diminuent sans tension sur les prix et que les revenus agricoles progressent, la souveraineté alimentaire gagnera en substance. Sinon, les 590 millions de dollars resteront le symptôme d’une politique qui produit des objectifs plus vite que du riz commercialisable.